Le passage en 6e est une étape importante dans la vie d’un enfant. Il va découvrir un nouveau système scolaire, rencontrer de nouveaux amis, mais aussi de nouveaux ennemis. Mon entrée en 6e s’est fait en 2004 et comme plein d’enfants, j’étais effrayée à l’idée d’intégrer le collège. J’arrivais tout juste à Saint-Ouen (93) et ne connaissais personne. J’appréhendais ce moment. Et j’avais raison. Avoir de bonnes notes faisait de moi une fille ringarde, une « intello ». Dans mon ancienne école primaire, à Clichy-la-Garenne (92), j’avais des résultats scolaires médiocres. Mais dans cette nouvelle ville, celle où je réside encore, j’ai été propulsée première de la classe. Les niveaux n’étaient pas les mêmes. J’ai découvert des enfants turbulents, pas ou très peu intéressés par les études, et grossiers. Beaucoup de gros mots, dans de si jolies bouches.

Au collège, j’étais donc effrayée. Mon bizutage a commencé quelques semaines après mon arrivée. Je ne m’étais pas fait d’amis, je consacrais tout mon temps à mes devoirs, j’avais de bonnes notes. Personne ne voulait me parler, à part une fille qui était timide, et qui n’avait pas de très bons résultats. Nous sommes devenues les deux cibles permanentes de railleries et de violences. Les filles, mais aussi les garçons se moquaient de nous. Je recevais des baffes, parce que je porte un nom de famille à consonance juive, alors que je ne le suis pas. Ceux qui se comportaient ainsi avec moi en classe étaient antisémites. Mon amie elle, se faisait insulter parce qu’elle était « moche ».

Malgré tout, j’ai été élue déléguée de classe, avec un jeune garçon, mal dans sa peau, dont la mère se faisait une joie de le ridiculiser lors de réunions avec le corps enseignant. Je dois cette élection au fait que j’étais seule candidate, avec ce garçon, à ce poste. Mes bulletins étaient félicités, j’avais un très bon dossier. Mais malgré tout, je n’étais pas heureuse. J’avais peur. Peur qu’on m’insulte le lendemain, quand on saurait su que j’avais obtenu un « félicitations ». Racket, violences, insultes étaient ma ration quotidienne. Et je n’ai jamais bronché. J’ai tout pris sur moi. Quand j’en parlais, personne ne me prenait au sérieux. Une fois, j’ai dit à ma professeur principale qu’un garçon me giflait, et me volait mon « gouter », elle m’a répondu qu’il fallait le comprendre, que ses deux parents avaient été tués au pays, je ne sais plus si c’est le Cameroun ou le Rwanda.

Je me suis dit, que malgré ses souffrances à lui, je n’y étais pour rien. Je n’avais pas à payer. Tout ceci a duré un an. Pendant un an, j’ai encaissé les gifles, les sarcasmes et les crachats. Parce que je ne voulais pas qu’on me prenne en pitié, mais surtout parce que j’avais peur des représailles. Aujourd’hui quand j’entends parler de violences à l’école, je suis révoltée. Parce que les adultes ne se doutent pas à quel point cela peut avoir un impact sur un enfant. Moi, j’ai fini par décrocher de l’école. J’en ai eu marre. Je ne pouvais plus me battre, je n’avais plus de soutien, et ça devenait insoutenable.

Je me suis mise à fréquenter les mauvaises personnes, à changer de style vestimentaire, et à mettre ma scolarité en péril. Ma mère ne comprenait pas ce qui m’arrivait. Elle en a parlé aux professeurs qui n’admettaient pas leurs torts. En grandissant et avec de la maturité, j’ai fini par me forger un caractère. Par montrer que je n’avais pas peur, et ça, peu importe l’ennemi.

Je me suis remise à travailler en classe. Je n’écrivais plus en langage SMS, j’assumais le fait qu’on puisse écrire sans fautes d’orthographes. J’ai arrêté de jouer un personnage trash qui n’était pas le mien. J’ai fini par obtenir mon Bac avec mention, et j’en ai été fière.

Au lycée, les regards ont changé. Ce n’était plus une honte d’obtenir de bonnes notes, mais une preuve d’intelligence, et de travail. J’ai fini par comprendre que les gens qui me maltraitaient étaient tout simplement jaloux. Ils ne supportaient pas qu’une fille fraîchement arrivée, et avec un nom de famille « juif » – quelle obsession cela a été chez certains ! – puisse être « la première ». Si j’avais été un cancre, je n’en aurais pas vu de toutes les couleurs. Et je pense que c’est ça le pire. Ces bizutages poussent ceux qui en sont victimes à couler, ainsi les bizuteurs entraînent-ils leurs victimes dans leur chute.

J’ai revu mes petits bourreaux, il n’y a pas longtemps. Le garçon aux propos antisémites traîne un peu partout en ville, sans but, l’une des filles qui m’insultaient a mis le niqab, et mon amie de l’époque se fringue désormais comme une bimbo.

Doria Attia

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