Août 2009, Antoine*, 26 ans, vient de connaître le lieu de sa première affectation de professeur titulaire : un lycée professionnel classé en zone violence dans une ville de l’Essonne réputée pour ses quartiers « chauds ». Pour lui qui n’a connu que des lycées de zones rurales dans son Poitou natal, le dépaysement promet d’être total…

Avril 2010. Très loin de son petit village, Antoine vit désormais en co-location avec un autre jeune Poitevin « monté à la capitale » dans un appartement coquet proche de Paris, non loin du métro, « à 20 minutes de Bastille et tout proche du RER D pour rejoindre mon travail dans le 91 ». Accueillant et affable, il n’a pas l’air traumatisé par le déracinement vécu par la majorité des professeurs provinciaux débutants. Il raconte son parcours et son métier autour d’un thé avec une maturité surprenante pour son âge.

Retour en 2009. Une fois son concours en poche, il formule ses vœux d’affectation dans le mouvement inter-académie de l’Education Nationale, vœux liés à un système de point. Avec 31 points seulement au compteur, Antoine n’a pas d’autres choix que de démarrer sa carrière dans une des trois académies les moins cotées de France : Créteil, La Guyane ou Versailles. Ce système accouche d’un paradoxe visiblement insoluble. Les enseignants les moins expérimentés sont affectés dans les lycées considérés comme les plus « difficiles ». Au déracinement territorial et à la découverte d’un milieu inconnu s’ajoute la peur de se retrouver en lycée APV (Affectation Prioritaire à Valoriser), comme ce fut le cas pour Antoine qui enseigne le français et l’histoire-géographie.

« L’angoisse, je l’ai eu avant la rentrée. Surtout quand j’ai su que j’étais affecté en Zone violence. Je connaissais déjà la réputation du quartier avant même d’y avoir mis les pieds. J’avais des a priori négatifs et la tête pleine de stéréotypes renforcés quand j’ai découvert l’établissement pour la première fois… Des agents d’entretien arrachaient tous les buissons devant le bahut. Naïvement, je demande pourquoi et on me répond que, pour des raisons de sécurité, ils sont enlevés pour que personne de l’extérieur ne puisse s’y cacher. Et puis une voiture de la BAC sur le parking du lycée le jour de la rentrée, je n’avais encore jamais vu ça. »

Pourtant et contre toute attente, son immersion dans son nouveau cadre de travail se passe bien. « Déjà, je suis tombé dans un lycée professionnel tertiaire avec une majorité de filles et par rapport à un autre lycée professionnel industriel tout proche et fréquenté essentiellement par des garçons, c’est plus facile. Et puis l’équipe pédagogique est soudée et dynamique. Du coup, elle est assez stable. C’est un cercle : comme elle stable, ça se passe bien et comme ça se passe bien, il n’y a pas trop de turn over. »

Tout n’est pas rose pour autant. Lui qui avait travaillé auparavant dans sa région, comme vacataire en lycée professionnel et agricole, note des différences entre ses précédents élèves et ceux de ses classes actuelles. Un même pays mais « deux mondes ».

« Certaines de mes lycéennes passent 1 heure ou 1h30 dans les transports avant d’entrer en cours. La tension des quartiers, la pression de la vie citadine se ressentent en classe. Ce n’est pas la même chose de vivre entouré de vaches et de champs que de tours et d’immeubles à perte de vue. Pourtant, le niveau de mes élèves de cette année est meilleur que celui de mes élèves de province, mais c’est plus tendu. »

La pression de l’extérieur qui rentre au lycée ? « Probablement et là où je note aussi une différence, c’est dans l’attitude. De façon générale, il y a plus d’insolence. Ça part plus vite, mes élèves montent plus vite dans les tours que ceux de l’an dernier. Peut-être que c’est ce climat plus pesant qui crée cette nervosité chez ces jeunes, nervosité que je ne connaissais pas dans le Poitou. » Pourtant Antoine n’estime pas rencontrer de problème particulier d’autorité. Sans doute ses nombreuses années d’expérience comme animateur en colonie de vacances, à encadrer des groupes d’ados, l’ont-elles aguerri.

Mais s’il parvient à exercer son métier dans de bonnes conditions, c’est parfois au prix de quelques sacrifices financiers, lui qui évalue son temps de travail avec la préparation des supports pédagogiques, les cours et les corrections de copies à 40 heures par semaine. « Gérer une classe de plus de trente dans un lycée comme le mien, c’est compliqué. Alors j’ai demandé à pouvoir en partager une en deux groupes de quinze. Je dois faire deux heures de cours au lieu d’une dont une qui ne m’est pas payée mais au final, je suis moins fatigué et la qualité d’écoute et de travail est incomparable. »

Car pour Antoine, le nerf de la guerre, c’est « l’humain ». « La solution à de très nombreux problèmes est d’arrêter les suppressions de postes et de renforcer les moyens humains ». Que pense-t-il des Etats généraux sur la violence à l’école, lui qui exerce en « Zone violence », justement ? «Faire une grand messe à la Sorbonne, je ne vois pas trop l’utilité. »

« Cette année dans mon lycée, une des Conseillère Principale d’Education est en congé maternité. Elle ne sera pas remplacée. Sa collègue doit gérer seule le travail de deux personnes pour 800 élèves. Sans compter que le nombre de surveillants a aussi été réduit. Aussi compétente qu’elle soit, c’est impossible d’assurer un suivi optimal quand on reste seule avec une telle charge de travail. A la fin des Etats généraux, ils ont parlé des équipes mobiles de sécurité comme solution contre la violence dans certains établissements. Sur le principe, je ne suis pas contre, pourquoi pas ? Sauf que quand on y regarde de plus près, il n’est prévu qu’une équipe pour deux départements. Un bel effet d’annonce pour le ministre, ça oui, mais une mesure ridicule face à l’ampleur de la tâche. Et puis tous les équipements de sécurité ne remplaceront jamais les moyens humains. Deux personnes à l’entrée qui connaissent les élèves et le lycée resteront toujours le dispositif le plus efficace. »

Pour Antoine, la logique comptable est responsable de bien des difficultés dans les établissements de l’enseignement secondaire. « Évidemment, on peut toujours améliorer le système mais depuis quelques années, le ministère s’abrite derrière des arguments pédagogiques alors que ce sont des raisons comptables qui motivent les réductions de personnel. Avec la politique actuelle, je ne vois pas comment les choses peuvent s’arranger… »

Juillet 2010. Antoine achèvera sa première année de prof de province émigré en grande banlieue parisienne. Sa première et sa dernière aussi. De 31, il est passé à 181 points grâce à la signature de son Pacs et à l’éloignement de sa conjointe, restée en Poitou-Charentes. Et avec l’appel d’air que représente le départ en retraite de nombreux collègues baby-boomers, les trois ans d’exil prévus se sont réduits à une petite année scolaire. Son bilan sur ces parachutages qui concerneraient près de 90% des professeurs débutants reste mitigé.

D’un point de vue personnel, il les juge négatifs car ces enseignants sont contraints d’aller vivre loin de leurs proches mais d’un point de vue professionnel, il trouve l’expérience très enrichissante. Cette mixité forcée, entre un prof qui débarque de la campagne et des élèves qui pour certains ont grandi dans des cités, représente finalement une occasion unique de faire rencontrer deux univers qui ne se connaissent qu’à travers les reportages télévisés : celui de la province ou de la « France profonde » avec celui des banlieues populaires de la région parisienne.

Pour Antoine, son parachutage n’était donc pas « miné » comme il l’avait redouté. Il ajoute : « Je suis content de repartir, pour ma vie personnelle, mais si j’avais été célibataire, j’aurais bien rempilé quelques années ici. »

Sandrine Dionys

*Prénom modifié.

Sandrine Dionys

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