6 000 jeunes sortent sans diplôme du système scolaire en Rhône-Alpes. C’est trois fois plus qu’en 2001. En France, ils seraient 265 000 à sortir du système scolaire sans titre, ni formation. Sans rien. A Grenoble, installé dans le quartier populaire de la Villeneuve, le Clept, annexe du lycée Mounier, raccroche aux wagons de l’Education Nationale des jeunes de 15 à 22 ans, ces « décrocheurs », sortis des rails de l’école pour leur redonner le goût d’apprendre et d’étudier dans la voie générale. Travail en petits groupes et ateliers, moins de cours magistraux, accompagnement individualisé des élèves, méthodes éducatives et projets originaux, le Clept a une approche innovante de l’enseignement qui semble remplir ses objectifs.

Élisabeth David, 60 ans et Dominique Bocher, 58 ans prennent leur pause déjeuner sur le pouce entre deux conférences de Re-faire société, des rencontres-débats organisés à la MC2 de Grenoble du 11 au 13 novembre. Passionnés en racontant leur mission au Clept, dont l’équipe est composée d’enseignants volontaires uniquement, ils en oublient presque de mordre dans leur casse-croûte. « Le Clept permet à 80 jeunes en moyenne par an de se remettre à niveau, quel que soit leur niveau de départ justement. L’idée est qu’un accompagnement éducatif privilégiant l’écoute et le dialogue permet à l’élève de reprendre confiance en lui, dans ses capacités à apprendre et d’aller aussi loin que possible dans ses études ». «Pour nous, il s’agit surtout de prendre à bras-le-corps ce qui a été le facteur de leur décrochage : leur conviction que l’école n’était pas faite pour eux. Et elle doit être à nouveau vécue comme un endroit où ils viennent chercher des connaissances et des diplômes et cesser de n’être considérée comme un simple lieu où ils viennent retrouver leurs amis…», résume Dominique Bocher

Et à les écouter critiquer sévèrement le système éducatif français, on a dû mal à croire qu’ils sont eux-mêmes fonctionnaires de l’Education Nationale et d’anciens formateurs à l’IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres). « Les jeunes ont changé mais l’école, elle, n’a pas changé. Or, dans certains établissements scolaires, la rupture est consommée entre des élèves et leurs professeurs qui disent ne plus les comprendre et s’épuiser à passer plus de temps à installer le silence en cours que transmettre leur enseignement. Les élèves pensent, eux, que ces profs ne sont pas là pour les faire progresser. Il existe un vrai malentendu… » Dominique Bocher acquiesce aux propos d’ Élisabeth David qui poursuit sa démonstration. « Des professeurs qui vont travailler la boule au ventre, qui ont peur de se rendre en classe, il y en a de plus en plus et quel que soit leur âge. C’est d’autant plus dur à vivre pour eux que pour en arriver là, ils ont dû passer un concours très sélectif après cinq années d’études supérieures. Se retrouver face à des classes où leur autorité, leurs compétences et leur statut de professeur leur semblent niés, est insupportable à vivre au quotidien. »

Quelles solutions trouver ? « Les solutions sont à rechercher au sein de l’école car si les causes extérieures (familiales, financières, culturelles) à la classe existent aussi, l’institution n’y peut pas grand-chose » répond Élisabeth David. Dominique Bocher rebondit : « S’il faut réformer le système, ce qu’il faut absolument éviter, c’est le nivellement par le bas. Dire, « ces mômes ne sont pas au niveau donc on va adapter les examens à leur niveau ». Élisabeth renchérit : « L’exigence en terme de contenu doit rester la même. » Oui mais comment ? « Déjà, il faudrait pouvoir reconnaître à l’élève le droit de se tromper, en toute sécurité, pour apprendre. Car on ne naît pas élève, on le devient et il faut accompagner les jeunes à devenir des élèves… Dominique confirme du regard. Les deux professeurs sont systématiquement sur la même longueur d’ondes.

Élisabeth reprend : « L’enseignant doit pouvoir croiser d’autres compétences que celles liées à sa discipline. Je comprends que ça puisse effrayer les collègues quand on leur en parle. Écouter un élève dans ce qu’il a à dire, c’est ouvrir une boîte de Pandore sur ses difficultés scolaires mais parfois aussi personnelles ou familiales. Un professeur maîtrise son métier d’enseignant mais pas les compétences demandées dans un accompagnement personnalisé qui nécessite une autre formation. De plus, travailler en équipe avec l’ensemble des professionnels de l’établissement est une autre condition. Travailler en équipe permet au professeur de ne plus être isolé quand il se sent en échec devant sa classe. Ce travail d’équipe est ce que nous faisons au Clept pour faire éprouver à nos jeunes qu’une équipe cohérente travaille avec eux, pour eux et non pas contre eux… »

Elle  poursuit : « Mais pour arriver à une généralisation de ce système, à plus grande échelle, il faudrait passer par une modification du statut du professeur actuel qui date de 1945. Car la société a depuis, beaucoup changé. Celle de 2011 n’a plus rien à voir avec celle de l’après-guerre ou des années 1970. Mais le corps enseignant est-il prêt à accepter que l’on réforme son statut pour s’adapter à cette nouvelle société et à une nouvelle façon d’envisager l’école ? Rien n’est moins sûr… » constate-t-elle .

Et quand on demande aux deux enseignants si avec leur proposition de réforme de statut, ils ne font pas le jeu de Luc Chatel, le Ministre de l’Education, ils réfutent en bloc. « Non pas du tout. Nous pensons d’ailleurs qu’avoir supprimé les IUFM est une catastrophe. Le système dysfonctionnait mais il ne fallait surtout pas démanteler ces instituts. Certes, le contenu de la formation était à réformer mais l’outil, lui, était bon » commentent-ils en chœur.

Et si hormis, le Clept, seize autres établissements scolaires innovants existent en France, organisés en Fédération des Établissements Publics Innovants (FESPI), Élisabeth David et Dominique Bocher estiment, qu’avant une réforme du statut de professeur, un Clept par académie aurait besoin d’être créé et ce, dés que possible… Le prochain ministre de l’Education Nationale qui sortira des urnes de 2012 recevra-t-il leur message, qui, plus qu’un cri, ressemble à un SOS pour récupérer une grande partie des 265 000 décrocheurs français ?

Sandrine Dionys.

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