Il est dix heures quand monsieur Benjamin Mousset, professeur de mathématiques en BTS, quitte le lycée avec un groupe d’élèves. Dans leurs mains, des tracts qui résument l’histoire de Walid, cet étudiant placé en centre de rétention à Vincennes et menacé d’expulsion après un contrôle d’identité à Saint-Lazare. Alors que nous nous dirigeons vers le marché, le professeur m’explique en quoi consiste l’opération « lycée mort » : « Il n’y a pas cours mais les élèves doivent venir malgré tout et nous les prenons sous notre responsabilité comme d’habitude. A la place, on leur propose de participer à des ateliers. »

Dans la cour, les banderoles sont préparées pour le rassemblement. Certains élèves rédigent des mots de soutien. D’autres – comme le groupe qui m’accompagne – distribuent des tracts. L’objectif n’est pas de récolter de l’argent : la cagnotte lancée pour régler les 800 euros de frais d’avocat n’a pas eu de mal à se remplir. L’idée est simplement d’inciter les personnes à aller au rassemblement prévu à 13 heures. « Si une seule personne de plus vient au rassemblement grâce à notre tractage, c’est déjà une réussite », explique une étudiante.

La décision d’expulser Walid est reçue comme un choc dans l’établissement. Ni les élèves ni les professeurs n’étaient au courant des difficultés que rencontrait le jeune homme pour être régularisé. La coordinatrice des BTS a appris ça « par le biais des autorités », par exemple. Benjamin Mousset le reconnaît : « Des fois, il y a des problèmes qu’on ne voit pas. Les gens ne les montrent pas. Mais parfois, ça surgit, affirme-t-il en référence aux élèves SDF pour qui le lycée s’était aussi mobilisé en 2017. Une élève s’endormait constamment en cours. Elle ne pouvait plus le cacher ».

J’en ai les larmes aux yeux. La France est cruelle

Sur le marché de la porte de Clignancourt, le début du tractage est timide. Il fait très froid et rares sont les personnes qui s’arrêtent, mais élèves et professeurs sont de plus en plus à l’aise au fur et à mesure du temps qui passe. « Aidez-nous à faire libérer Walid », « jeune étudiant de BTS sans papiers », « signez la pétition ! », lancent-ils concurrencés par les « Raisins pas chers ! » et « Manteau à 15 euros ! ».

Un homme âgé s’arrête. Curieux, il écoute attentivement l’histoire relayée de Walid et très naturellement rassure le professeur : « Ils vont le libérer, t’inquiète ». Un marchand qui nous voit grelotter de froid nous donne à chacun une banane, c’est sa manière à lui de soutenir. Pour toucher plus de monde, le groupe décide de se diriger vers la station de métro Garibaldi.

Une des pancartes du jour

A la vue de tous ces tracts, Benjamin sourit : « C’est très ironique. Walid est un élève extrêmement timide, très discret. On a dû beaucoup insister pour avoir sa photo et on lui fait une publicité monstre. » S’il savait…

Madame Bellali est une des rares personnes qui s’arrêtent pour discuter, sa fille est en terminale à Blanqui et elle connaît l’histoire de Walid. « Ça va être difficile parce qu’il est majeur mais si vous continuez à vous mobiliser, vous allez y arriver, leur lance-t-elle. On est tous ensemble. » Elle motive les troupes. A l’écart du groupe, elle nous précise sa vision de l’affaire : « C’est injuste. Il n’a pas ses papiers mais il ne pose pas problème. Il paye certainement son pass Navigo, ses profs disent de lui qu’il est excellent. Et il se fait arrêter sur le chemin de l’école ? C’est grave. J’en ai les larmes aux yeux. La France est cruelle. » Elle termine tout de même sur une note plus positive : « Ils vont le relâcher, inchAllah ».

Les profs vont lui rendre visite au CRA avec les cours qu’il a manqués

Tous les passants ne tiennent pas le même discours, un monsieur refuse de prendre le tract et se justifie « Quand on habite ici à Saint-Ouen, des histoires de clandestins comme celle-ci, il y en a dix par jour. J’ai pas envie de manifester pour ça ». Le professeur de maths répond simplement « Bonne journée monsieur ». La politesse est de mise d’autant plus que le passant n’était pas agressif. Benjamin Mousset déplore simplement que l’homme ne se soit pas intéressé à « notre histoire ».

Au contraire, les visages s’illuminent quand quelqu’un dit être déjà au courant de la cause : « Ça fait plaisir de voir que ça parle aux gens ». Les mains du groupe se désemplissent peu à peu, un dernier monsieur s’avance vers nous : « C’est un étudiant. Il faut le régulariser, il faut régulariser le savoir. C’est dans l’intérêt de la France. » Benjamin n’oublie pas de rappeler : « Il était brillant ». Ça ne justifie rien, mais tout de même.

Après le tractage, le groupe décide à l’unisson de faire une pause déjeuner avant de se retrouver devant la mairie de Saint-Ouen pour le rassemblement. Sur le chemin du lycée, le professeur me fait part de son ressenti en tant qu’activiste du jour : « Je suis complètement à l’ouest. On n’a pas à faire ça, c’est pas notre job. Normalement on devrait être en cours. C’est un peu surréaliste. Là, on improvise tout. On ne sait pas trop ce qu’on doit faire. Et la semaine prochaine il faut reprendre les cours, on ne va pas laisser tomber les élèves. »

La coordinatrice des BTS, Sophie Brodard, nous rejoint, elle a l’air bien plus à l’aise dans son engagement. Elle s’est déjà déplacée au CRA de Vincennes en compagnie d’un collègue pour rendre visite à Walid et prévoit d’y retourner cet après-midi avec une dizaine de professeurs. Une pochette sera posée en salle des profs pour que chacun y mette les cours que le jeune doit rattraper, façon de lui montrer que sa vie d’étudiant ne s’arrête pas à sa rétention.

Le hashtag du jour est clair : #WalidReste

Dans le lycée, d’autres Walid découverts

Mais au lycée Auguste-Blanqui, le cas de Walid n’est pas exceptionnel. Elle m’explique que depuis cette histoire le personnel est passé dans les classes pour distribuer des tracts pour informer les élèves de ce qui se passait, « plusieurs d’entre eux m’ont signalé que tout comme Walid ils n’arrivaient pas à renouveler leur titre de séjour. » En Seine-Saint-Denis, la prise de rendez-vous est complètement saturée. « Du coup, on leur dit qu’il ne faut surtout pas aller à Saint-Lazare », ironise-t-elle. Dans les faits, il y avait ce jeudi un atelier spécial ouvert aux élèves sans papiers voulant s’informer sur les démarches à suivre.

Elle rappelle la naïveté des étudiants, celle de Walid en particulier « Il ne pensait pas être dans une situation aussi grave. Il s’est fait piéger sans trop comprendre. Il est là depuis longtemps avec sa famille, la possibilité d’être expulsé ne l’a jamais préoccupé. Il m’a dit qu’au CRA les gens ne sont pas comme lui, pas dans la même situation. Il ne se pense ni réfugié ni clandestin. »

A 13 heures, le parvis de la mairie de Saint-Ouen est bien rempli. Les parents d’élèves sont au rendez-vous, les habitants du quartier aussi se sont déplacés. « C’est inacceptable ce qui se passe, m’explique l’un d’eux. Le jeune allait à l’école et on vient le chercher comme un assassin. Il faut arrêter de considérer les mômes comme des moins que rien. On les prend et les expulse comme des objets. »

Le but de se rassemblement était d’attirer l’attention. C’est chose faite. Alors que les élèves brandissent les pancartes, des slogans tels que « Blanqui est une famille » sont criés au mégaphone. Des personnalités politiques se sont aussi déplacées.

La France a besoin de personnes talentueuses comme lui

François Giunta, conseiller municipal communiste de Saint-Ouen, affirme : « Mettre dehors un étudiant pour des histoires de temporalités qui peuvent être tout à fait réglées est inacceptable. On le met en centre de rétention, on l’empêche de faire ses études et en plus quand c’est un pays comme le Maroc avec lequel la France a des liens… »

Eric Coquerel, député LFI de la circonscription, est présent aussi. « C’est tout à fait normal de venir soutenir enseignants et étudiants, déclare-t-il. Il est hors de question de laisser expulser un jeune lycéen de Saint-Ouen. C’est tout. C’est une question de principes. » Il ajoute qu’il ira très certainement demain au CRA de Vincennes : « Avec la France Insoumise on fait une opération sur les frontières par rapport aux questions des migrants et j’irai au CRA, j’en profiterai pour essayer de voir Walid. »

Les élèves présents viennent de classes et filières différentes. Miljana, étudiante en khâgne, rappelle que Walid, « c’est un élève avant tout et je suis pour le droit à l’enseignement pour tous. » A ses côtés, Bartley ajoute : « Il s’investit dans ses études, ce n’est pas normal qu’il ne puisse pas profiter du système éducatif français. C’est injuste de l’expulser alors qu’il a de la famille, des amis ici, qu’il a tissé des liens. La France a besoin de personnes talentueuses comme lui ».

Le rassemblement s’est passé sans problèmes et il touche à sa fin. Madame Bitman, professeure de philosophie en prépa et au lycée, conclut au mégaphone : « On fait la chasse aux migrants, vous avez vu ce qui se passe du côté de La Chapelle. Il y a une ambiance délétère en ce moment de la part du gouvernement qui entretient la division entre nous. Il ne faut pas se laisser faire. On a la chance d’être une communauté qui peut se mobiliser pour Walid mais il y a plein de cas comme ça. Il ne faut pas lâcher le combat. »

Nada DIDOUH

Crédit photo : ND / Bondy Blog

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