Driiiiiinnnnng ! De nouveau. Pourquoi n’ont-ils pas mis une sonnerie toute douce comme il y avait dans mon collège parisien ? C’est moins agressif ! La jeunesse de Vyler [Villiers-le-Bel], se dirige bruyamment en masse et s’engouffre dans l’établissement. Je la suis avec Tibault, alias Jo Lalobance. On monte quelques marches, virage à droite, vers le bureau des surveillants : un petit local abritant une modeste table, un petit comptoir et des casiers. Samir 23 ans, nous accueille : « Yo, l’ancien ! Ça sors ? » « Ouais, ouais », répond Tibault.

Jogging baggy, casque autoradio autour du cou, Eminem qui crache son flow, Samir ne mâche pas ses mots : « Ce langage c’est un signe d’appartenance. Ils l’adaptent, le modifient. Par exemple maintenant pour dire pepels [tranquille], ils disent tranks. C’est arrivé à un tel point qu’ils seraient capable de te sortir ‘ clair ! clair ! ’ à un entretien d’embauche ! » « Les profs font souvent abstraction du langage des jeunes, si ça ne concerne pas leurs cours cela ne les intéressent pas, malheureusement ça les coupe d’une partie de l’identité de ces mômes » conclu-t-il avant de devoir nous laisser pour aller mettre un peu d’ordre dans le couloir.

Nous lui emboîtons le pas et toujours dans le brouhaha, nous montons à l’étage, serrons quelques mains au passage et finissons par atterrir dans la salle des profs. Havre de paix dans ce monde de brutes ! M. Ivora, professeur d’histoire et de géographie, nous invite à sa table. « Cela fait vingt ans que je suis là. Ce langage, j’y suis assez sensible parce que je l’entends partout, même chez moi. Mais pour ceux de l’extérieur, c’est difficile. Il y a des professeurs qui arrivent de Paris ou de province et qui ne connaissent absolument pas ce langage là. Nous en avons eu un, une fois, habillé très BCBG avec un langage très soutenu et ça n’a pas accroché avec les jeunes mais en même temps, il les surprenait. Bon, ils lui ont donné des sobriquets pas très sympas. Il est parti au bout d’un an sans connaitre la langue des jeunes. Je connais des profs qui en apprennent encore aujourd’hui et pourtant ils sont là depuis quatre ou cinq ans ! »

« Moi, j’essaye de ne pas parler cette langue parce que je veux marquer la différence. En cours, on leur impose de parler correctement, mais après ils viennent discuter avec leur langage, ils se lâchent un peu, ils parlent entre eux et je les écoute. Si tu as une attitude trop rigide par rapport à ça tu peux ne pas les entendre et il y a une communication qui ne se fait pas. Il y a une coupure due au langage, à l’attitude, à cette rébellion qu’ils portent en eux et que le prof n’accepte pas toujours. Ce langage traduit une rébellion. Ça veut dire se distinguer, se mettre volontairement à part, créer une différence. Ces jeunes ne veulent pas de l’institution. »

« Ils ne veulent pas de cadre, ils sont réfractaires à toute autorité car ça les renvoient à leurs échecs, poursuit M. Ivora. Quand tu leur demande ce qu’ils veulent faire plus tard, ils ne te disent rien parce qu’il n’y a aucun espoir pour moi ! C’est quand même affolant ! C’est comme ce flic dans l’établissement. On a déjà l’institution prof, l’administration et on nous rajoute l’institution flic dans le collège, donc on s’éloigne d’eux. Cette histoire de flic, cela s’est fait presqu’en loucedé ! [Rires] Je ne sais pas le mot m’est venu comme ça ! J’ai demandé si elle était armée et personne n’a su me répondre ! Bref, pour revenir au langage, parfois, en classe, j’emploie des mots à eux pour les surprendre et capter à nouveau leur attention et ça marche ! »

Le langage pour créer du lien, c’est d’une logique implacable. Tibault enchaîne : « Les jeunes s’approprient ce langage parce que c’est leur manière à eux d’exister dans ce pays, de revendiquer qu’ils sont des français à part entière et c’est aussi pour ça que dans ce langage le mot qui ressort le plus c’est français. Quand Jordan a dit un truc bien il dit ‘j’ai cassé mon français’ : j’ai dit ma vérité. Le français c’est considéré comme la vérité ! Quand on est arrivé je leur ai demandé si ils parlaient le Aka, « l’alias » du français, parce que l’un ne va pas sans l’autre. Il faut rentrer dans leur monde pour les ouvrir sur le reste du monde. Pourquoi tu crois que je t’ai présenté comme keuf au début… depuis les émeutes à Villiers, le mot d’ordre a été de ne plus parler aux journalistes. »

« Le fait de te présenter comme keuf, ça les a interloqué, sur le ton de l’humour, ça les a détendu et le message est passé : oui c’est une journaliste, mais ce n’est pas néfaste. Si j’arrive avec mes gros sabots, ‘oui, voilà c’est une journaliste etc. ‘ pff, laisse tomber, dès que la bagarre a éclaté dans le fond de la cours, ils seraient tous partis. Le mot d’ordre à travers la valorisation de ce langage, c’est la pédagogie. » Mais sa richesse multiculturelle, ils n’en ont clairement pas conscience. « C’est aussi pour cela que l’on veut créer un dictionnaire : Le petit Mamadou. On veut avoir un travail éducateur. On veut les valoriser à travers ce langage » affirme Tibault. Moyen d’exister, de se valoriser, de s’identifier : si cette jeunesse doit être tirée par la langue, alors pourquoi pas !

Nadia Sweeny

Précédents articles de la série :
« T’as cassé du français lourd ! »
« Ce langage, il est à nous ! »

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