Le 25 juin 2015, le parquet de Limoges annonce qu’une institutrice de maternelle, placée en garde à vue, va être jugée pour « violences » contre ses élèves. Une des punitions qu’elle aurait infligée marque particulièrement les esprits. Des enfants de 3 ou 4 ans auraient été enfermés au mitard, ou plutôt son équivalent dans l’Education national, le placard de la classe. Pour pimenter la sanction, la maîtresse aurait précisé aux petits condamnés, avant leur mise sous écrou, qu’un être démoniaque leur tiendrait lieu de codétenu.
Je crois en la présomption d’innocence, d’où l’usage du conditionnel, mais à mon avis le placard de la sorcière est une technique pédagogique enseignée dans les IUFM depuis Mathusalem. En mon temps, jadis, nos maîtresses l’utilisaient déjà. Quand j’allais en vacances au bled et que je racontais à mes cousins que pour nous punir on nous enfermait dans le placard de la sorcière, ils étaient soulagés et heureux d’être des élèves algériens. Et pourtant, les maîtres de là-bas, vu ce que j’en ai entendu, ils devaient jeter les enfants contre les murs.
Le placard de la sorcière c’était la punition ultime, la plus crainte, les rares souvenirs de ma première année de maternelle. L’idée d’être enfermé au fond d’un cagibi, seul, dans le noir, me terrorisait. A trois ans et des poussières, J’étais une parfaite flipette. Au grand dam de mes parents, je dormais la lumière allumée malgré la compagnie rassurante de mon grand frère dans la partie haute de notre petit lit superposé. Si en plus d’être dans les profondeurs d’un obscur placard, on montait les enchères avec une sorcière griffue libre de vous tourmenter dans un espace contigüe, autant me condamner à mort. Mitterrand venait pourtant juste d’abolir la peine.
On n’en ressort pas indemne
Pour la majorité des enfants de la petite section de maternelle, il ne faisait aucun doute que la sorcière du placard existait. Même les grands au porte de l’école primaire y croyaient, certains d’entre eux, revenus du mitard, affirmaient à la récré l’avoir vu dans le noir et senti le contact de ses pattes de chèvre contre leur peau. Nous y croyons aussi fort qu’au Père Noël ou qu’en Dieu. D’ailleurs, la première fois que j’ai entendu réciter le coran c’est quand la maîtresse avait enfermé Saïd dans le placard. Il a commencé à hurler, puis à sangloter doucement et au final il s’est mis à réciter la Shahada, notre profession de foi, qu’il a dû apprendre en écoutant son père faire la prière. Saïd était pourtant un dur, un bagarreur, dont même les CP connaissaient la réputation. Mais tout de même, il n’avait que trois ans…
Dans notre classe, Soulivane aussi y était passé. Le pauvre, il n’avait pas les épaules pour affronter la sorcière. Pourtant, il était né en début d’année, bien bâtit, il avait déjà 4 ans. On le respectait parce qu’il savait faire ses lacets. Mais quand il a tiré une des belles mèches blondes de la petite Karen pendant la séance de coloriage et qu’il s’est retrouvé au trou avec la sorcière, tout son aura a disparu. 30 ans ont passé depuis les faits et à ce jour je n’ai jamais entendu quelqu’un hurler aussi fort. De la terreur à l’état pur. Pour la maitresse il n’a crié que 5 petites minutes. Mais pour les enfants que nous étions, le temps passe au ralenti. Pour Soulivane, coincé avec la sorcière, les secondes devaient être des heures. A trois ans, on n’a pas une super mémoire et c’est peut être pour ça que je n’ai pas d’autres souvenirs de mon camarade que celui de son passage au placard. A l’époque, j’ai vraiment cru qu’il s’était effacé de ma mémoire parce qu’il était mort.
Je ne pense pas que le climat de terreur imposé par le placard de la sorcière était permanent. On jouait, on s’amusait et on goûtait bien à l’école de la République. Certains enfants étaient cons comme leurs pères et me traitaient bien de sale Arabe. Alors quoi? Il a dû m’arriver de me moquer d’un gros moi aussi et je l’ai bien payé puisque je le suis devenu. Le placard, les contrariétés des copains étaient si vite oubliés après un quart d’heure de récré. J’étais heureux avec un Mister Freeze et un bout de bois en guise de jouet. Sauf que le bonheur pris fin le jour où moi aussi on me mit au placard.
La terreur de ma vie
La journée commençait pourtant par une bonne nouvelle. La maîtresse nous avait annoncé qu’après le repas du midi nous allions rejoindre la classe de la grande section pour regarder un dessin-animé en vidéo. J’ai hurlé « Allah Wakbar!! » et ma joie a résonné dans tout le couloir. Je m’en tirais à bon compte car la maîtresse s’est contentée de me lancer un regard noir pour prix de mon indélicatesse. J’étais tout excité à l’idée d’aller voir un Mickey dans la merveilleuse salle des grands. Un Walt Disney en 1984 c’était comme prendre le train pour Poudlard. Je tenais difficilement en place. J’aurais mérité plus d’une punition dans la matinée mais on fût patient avec moi. C’est que j’étais un garçon habituellement calme. Qui plus est, il émanait de moi un je ne sais quoi de tendresse. J’avais des grosses lunettes pour m’éviter de loucher, ma mère m’habillait comme un petit polonais du bloc soviétique et je venais de perdre mes premières dents de lait, celles de devant. Je savais déjà que je faisais un peu pitié et je me doutais bien que c’était pour ça que la maîtresse fût clémente avec moi.
Je n’aurais pas dû en profiter. Quand on a déménagé dans la classe des grandes sections, elle a dû vouloir montrer à sa collègue qu’elle savait gérer ses turbulents. Comprenez aussi qu’avec deux classes d’enfants réunies en une seule il fallait faire un exemple pour maintenir la discipline. La maitresse venait juste de lancer le dessin animée, j’ai à peine chuchoté qu’elle m’a empoigné par le bras tout en criant :« Idir tu vas dans le placard de la sorcière! »
On dit souvent que quand on craint quelque chose et que cette chose arrive, on est soulagé parce que la peur disparaît. C’est faux. Aller dans le placard de la sorcière c’était comme si on m’avait dit que j’avais le SIDA. Je me suis immédiatement pissé dessus. J’ai encore le souvenir de la tache qui se formait lentement sur mon pantalon en velours marron. Quand la porte du placard s’est refermée sur moi et que je me suis rendu compte que je voyais aussi bien les yeux ouverts que fermés mon cœur chercha une sortie de crise en dehors de ma poitrine tellement il battait fort. Ce fut la terreur de ma vie. Mes larmes coulèrent à gros débit mais le pire était encore à venir car il y avait quelqu’un avec moi dans le placard. Je sentais toute la présence de la sorcière, sa respiration, ses mouvements et ce n’était pas mon imagination.
Quand elle a ouvert la bouche pour parler j’ai cru qu’elle voulait me jeter un sort avant de me manger. De toute façon, elle allait devoir me boire avec une paille, je tremblais tellement fort que bientôt il ne resterait de moi qu’un milkshake. La sorcière recommença à chuchoter, à mon oreille cette fois, et mon cerveau, enivré dans des vapeurs de panique, parvint tout de même à me faire oublier d’hurler pour comprendre ce qu’elle disait : « Arrête de pleurnicher comme une fille je te dis! ». Cette voix m’était familière. Pas toujours amicale mais familière. Comme un reflux de marée, la terreur se dissipa lentement car cette voix c’était celle de mon frère, de deux ans mon ainé. Avant que nos classes fusionnent, sa maîtresse l’avait mis, lui aussi, dans le placard de la sorcière et il fût oublié là.
La colère du dragon
Contrairement à bibi, il prenait la punition à la décontracte. Faut dire qu’on avait pas le même profil. Si mon frangin croise un jour Denis La Malice dans la rue, ce dernier s’agenouillerait pour lui dire « Tu es mon maitre, je te donne ma vie ». il a dû passer tellement de temps dans ce trou que la sanction c’était pour lui du gâteau. Je ne croyais pas si bien dire. Mon cœur bondit de la terreur la plus extrême à la plus pure des joies quand mes yeux habitués au noir virent la poignée de Pepito que me tendait le frangin. Pour mon grand frère, solide esprit cartésien, le placard de la sorcière c’était avant tout, le placard où sa maitresse rangeait le goûter. De tous les élèves de la maternelle c’est lui qui avait compris le premier. Son expérience a jouer pour lui. A 5 ans, ce garnement que rien n’effraie avait déjà vu deux fois l’Exorciste, en dépit de la mention – de 18 ans. Une sorcière dans un placard, c’était Mickey en tutu pour lui. Dans le noir, il me racontait qu’il faisait exprès de faire des bêtises quand il avait un petit creux. « Et la sorcière? » chuchotais-je. « Elle n’existe pas la sorcière c’est comme le Père Noël » répondit le fraternel. J’étais triste pour Saint-Nicolas mais tellement heureux pour les 101 dalmatiens, Blanche Neige, Soulivane et Saïd, tous ceux qui avaient subi un jour les méchancetés d’une sorcière finalement imaginaire. Ce jour-là, le jour où j’ai eu mon premier cheveu blanc, je serais devenu fou s’il n’y avait pas eu mon frère avec moi dans ce placard. De tout mon cœur d’adulte, je l’en remercie.
Il a transformé une punition sadique en un moment de pur délice. On se retrouvait là, dans le noir qui ne m’effrayait plus, pouffant de rire la bouche pleine et pillant le stock de goûter de sa classe, mon premier buffet à volonté, le premier d’une longue liste… Ce n’était que justice vous diront les frères Grimm. Le mien avait vaincu la légende de la sorcière et tels Hansel et Gretel après leur victoire, sa maison était notre butin, un placard fait de Pépito et de pains d’épice.
La surprise de voir deux enfants enfermés au lieu d’un fit place au désarroi quand nos maîtresses nous ont sortis du trou. Elles avaient prévu du goûter pour deux classes de garnements, il n’en restait que du papier froissé, des traces de chocolat sur mon pull et deux trois rots insolents. Elles étaient d’autant plus fâchées que mon frère affichait un merveilleux sourire de canaille et que tous les autres enfants pleurèrent bientôt de faim. Quand on est énervé on fait des choses stupides, en l’occurrence, à la sortie des classes, elles ont tout raconté à maman, connue dans toute l’école pour ne pas transiger sur la discipline. Durant notre scolarité, elle a toujours été une alliée précieuse pour le corps enseignant. Mais pas cette fois. « Vous pouvez m’expliquer ce que faisaient mes deux fils dans un placard? » a-t-elle demandé aux institutrices avec du feu dans les yeux.
Grâce à mon frère, j’ai appris ce jour-là que la sorcière qui dormait dans le placard était inoffensive et surtout, qu’elle n’existait pas. Grâce à ma mère, nos maîtresses ont appris que le dragon qui sommeillait dans le cœur d’une maman kabyle était lui terrible et bien réel.
Idir Hocini

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