Au début de la carte scolaire, l’objectif était de donner la même chance à tous, mais à l’usage, la contourner est devenu coutumier. A qui en vouloir ? Probablement pas aux parents mais plus à la volonté de vouloir combattre les iniquités par le territoire.

Les idées reçues évoquent souvent la carte scolaire comme créatrice de mixité sociale. Cependant, lors de sa création en 1963 l’objectif était « technique ». C’est-à-dire qu’elle était vouée en premier lieu à la répartition des élèves en fonction des établissements et des moyens d’enseignements. La préoccupation majeure était les effectifs dans les classes à une période où l’on construisait beaucoup d’établissements scolaires, son objectif était de limiter les inégalités entre élèves. Elle aboutit sur la répartition des élèves en fonction de leur secteur d’affectation et la répartition géographique des enseignements par établissement, donc, des professeurs.

Vers les années 1980, les prémices de la carte scolaire créatrice de mixité sociale ont lieu, puis, les politiques débattent, expriment leurs visions concernant la carte scolaire. En 2007, lors des élections présidentielles c’est une question prépondérante de la campagne. La carte scolaire est-elle réellement un facteur de mixité sociale ?

Pour certains, il est sûr que c’est la carte scolaire qui crée la mixité sociale, pour d’autres, elle ségrègue et relègue les établissements des quartiers enclavés. Les « contournements » de la carte scolaire, sont-ils une entrave à la mixité ? Le découpage par secteur peut-il favoriser la mixité ? Comment allier l’égalité de l’enseignement de la République et les envies des parents de quitter les collèges ou lycées « ghettos » ? Les parents sont-ils coupables d’exercer des choix ? Peut-on adopter d’autres formes de politique de mixité sociale dans les écoles ?

Dans les faits, la carte scolaire n’a pas de réel impact sur la mixité sociale dans les collèges. C’est son usage qui est provocateur d’effets sur la mixité sociale. Certains parents en la contournant apportent de la mixité, d’autres, en l’appliquant se retrouvent dans des « ghettos ». Par exemple, les quartiers « défavorisés » appliquent à la lettre la carte scolaire, les enfants vont dans leur établissements de secteur. Cependant, ils se retrouvent entre eux, et sont là, car ils n’ont pas le choix ou ne connaissent pas leurs droits de dérogation par exemple. D’autres, issus de ces mêmes quartiers, contournent la carte scolaire afin d’aller dans des établissements publics qui ne sont pas de leur secteur, mais de meilleure « réputation », où l’on enseigne plus que l’on ne  fait de discipline. Ces personnes, qui ne respectent pas la carte scolaire par un choix d’option stratégique, créent de la mixité sociale.

« J’ai pris l’option russe afin d’intégrer le lycée Frédéric Mistral [Fresnes, 94], c’est un lycée réputé, en plus, il est public donc gratuit. Ils m’ont accepté, mais je ne te cache pas que je rame et que le russe ne m’intéresse pas tellement. Mais je sais qu’un bac à Mistral vaut plus qu’un bac à Darius Milhaud », confie Eric. Ce dernier, paradoxalement, se retrouve en situation d’échec suite à un choix d’option qui ne l’intéresse guère. Penser qu’un bac est plus mérité dans un lycée réputé que dans un lycée de quartier, me révolte, un bac reste un bac. Et ce genre de préjugés est engendré par le carte scolaire.

D’ailleurs, l’Education nationale ou les politiques, se permettant de juger les parents qui ne participent pas à la politique de la carte scolaire par des dérogations ou des placements dans le privé, aggravent la situation. Les parents se sentent victimes d’injustices et se sentent incompris. Dans cette contrariété entre être citoyen, vouloir l’égalité des chances et la cohésion sociale, et celle d’être de bons parent, en cherchant l’établissement qui répond aux attentes du bien-être et de la progression de leur enfant, il est difficile de faire un compromis.

« Ma fille, je l’ai mise au collège privé de Cachan, je ne la voyais pas dans le collège public du quartier. C’est vrai, quand je passe devant en voiture, je vois des gamins qui stagnent, ne font rien de spécial, parlent fort, restent jusqu’à pas d’heure devant l’établissement. Mais d’un autre côté, c’est vrai qu’à tout le temps fuir le quartier, on ne peut pas l’améliorer », témoigne Gisèle, mère d’une jeune collégienne du Val-de-Marne.

On pourrait dire que ces parents sont individualistes et égoïstes en changeant l’établissement de leur enfant et en ne respectant pas la mixité sociale, mais on peut aussi penser qu’ils sont de mauvais parents s’ils respectent la carte scolaire dans des milieux où les chances sont inférieures à d’autres établissements. Donc, tout est une question de point de vue, les directeurs cherchent à maintenir un certain nombre d’élèves dans les classes, combler les « trous ». Les parents pensent à leurs enfants, et le citoyen pense à l’intérêt général. La carte scolaire confirme une nouvelle fois que la territorialisation amène à la ségrégation.

Implanter des collèges de secteur reflète directement les difficultés du lieu. Un collège qui bénéficie d’une mauvaise réputation, c’est aussi l’image de la zone qui en pâtit. Et si les habitants du quartier sont à l’image du collège, les personnes extérieures ne voudront pas emménager dans un territoire où la réussite scolaire est réduite, où la discipline prend plus de place que l’apprentissage. Si la politique scolaire se base sur la géographie, elle fait fuir les personnes qui ont les moyens et contribue ainsi à la relégation.

Le lien est très clair, les personnes qui ont les moyens humains, culturels et financiers de contourner la carte scolaire n’hésitent pas. Ceux qui l’appliquent restent dans les établissements « ghettos », et en sont soumis pas manque de moyens pour y échapper ! Le choix n’est possible que pour la population avertit des rouages du système.

Quand je questionne Yamina, elle est abasourdie, et me regarde comme si j’avais posé une question stupide : « Pourquoi je suis au collège Paul Bert ? C’est quoi cette question ? Parce que c’est le collège d’à côté ! Comme tout le monde, pourquoi t’étais à Dulcie September ? C’est simple, y’a pas de questions existentielles à se poser ! »

La politique de la ville devrait avoir une approche moins géographique, elle devrait se fixer les mêmes objectifs d’égalités des chances, d’accès à tous aux mêmes droits, mais avec des procédés différents. Nous avons pu le constater avec les effets pervers des zones d’éducation prioritaires, crées pour des établissements que l’on voulait aider, mais qui sont en retour encore aujourd’hui pointés du doigt, car ils font partie d’un dispositif similaire. Tant que l’on cherche à combattre les inégalités par le territoire, le résultat ne sera que l’accentuation de celles-ci.

Sonia Bektou

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