C’est une école où, nous dit-on, on apprend le pouvoir. Connue de tous, l’École Nationale d’Administration a fêté ses 70 ans l’an dernier.

Durant 70 ans, l’École Nationale d’Administration a été le producteur officiel des hauts-fonctionnaire de notre pays. Des présidents, des parlementaires, des diplomates, des connus, des moins connus. Des filles et fils de, beaucoup. On dit que ceux qui y entrent se ressemblent, et qu’ils en sortent formatés. Elle est souvent pointée comme le temple de la reproduction sociale, certains veulent la supprimer, d’autres la réformer. Elle est perçue comme une institution monolithique qui traverse les époques. On a l’impression que rien n’y change ou presque.

Jean-Michel Belorgey et Rayan Nezzar sont énarques, de deux époques différentes. Jean-Michel Belorgey sort de la « promotion Turgot » de 1968. Rayan Nezzar lui vient de plonger dans le grand bain de l’administration, il sort tout juste de la « promotion Churchill » de 2015. Tout deux y sont arrivés presque par hasard. Pour Jean-Michel Belorgey, c’est tout de même un peu une affaire de famille « mon père m’a dit : ‘fais comme ton frère’. Mon frère avait découvert l’ENA à Sciences Po. Alors j’ai fait l’ENA parce que mon père m’a dit qu’il ne pourrait pas financer mes études de médecine jusqu’au bout ».

« Il n’y avait aucun fonctionnaire dans ma famille » raconte quant à lui Rayan Nezzar, « je suis entré à Sciences Po en voulant être utile et j’ai vraiment découvert ce qu’était l’ENA là-bas mais j’ai toujours eu cette réflexion : comment être utile aux autres y compris dans son métier? ».

Quel regard porte-t-il sur cette école qui leur a ouvert en grand les portes de nos institutions? Sert-elle encore à quelque chose? Que se cache-t-il derrière cette étiquette d’énarque? Et puis finalement qu’est-ce que ça veut dire « être énarque » ? Le pays a-t-il vraiment besoin d’eux ?

Haut-fonctionnaire : un vrai métier?

La question de la formation des élites est une « question difficile » commence Rayan Nezzar. « Servir l’administration ce n’est pas un travail comme un autre », alors évidemment il faut des hauts-fonctionnaire, mais la question réside plutôt dans le « comment les former ? ». Rayan Nezzar rappelle que la grande école n’est pas la seule option « en Allemagne, les hauts fonctionnaires sont recrutés dans le vivier de doctorants ».

Pour Jean-Michel Belorgey aussi, il ne s’agit pas d’un métier comme un autre, le recrutement doit être à part. Un brin provocateur il estime que les hauts-fonctionnaires doivent être recrutés « par un procédé qui les distingue des futurs vendeurs de petite culotte ». Il insiste également sur les distances qu’il faut savoir entretenir avec le monde politique « le métier de service de la collectivité suppose une disposition au service qui implique un minimum de distance par rapport à l’ordre du monde, des règles éthiques pour garder ses distances vis à vis du monde politique. Qu’un nettoyeur de tranchée de parti devienne préfet c’est pas tolérable. Il est nécessaire qu’il y ait des étanchéités entre le monde des affaires, la politique et la fonction publique. J’ai pas dit qu’il fallait interdire le service politique mais mettre les barrières pour que le ‘se servir’ ne l’emporte pas ».

Enarques : tous les mêmes ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit d’un terme qui agace un peu l’iconoclaste Jean-Michel Belorgey, énarque sonnerait presque comme une insulte aux oreilles de celui qui aime la provocation. Sur la reproduction sociale à l’oeuvre au sein de l’école, ce fils d’ouvrier déclare que « sur les choix de carrière et de formations, les ressources culturelles dont on doit témoigner, tout a été dit par Bourdieu », il en profite pour pointer la « pression sociale au conformisme » qui, selon lui s’est aggravée dans plusieurs milieux. « À Sciences Po, où j’ai enseigné, ce qui m’a effrayé c’est que les étudiants vivants que j’avais dans les années 70 n’étaient plus aussi disponibles quelques années plus tard tellement les enseignements sont surchargés. Cet alourdissement fait que les étudiants ont moins la possibilité de s’ouvrir au monde ». Il insiste sur la nécessaire « dose de liberté » et pointe du doigt « l’effet de caste ». « Il ne faut pas des fabriques d’officiers, l’idée ce serait un peu comme l’école normale, un lieu ou il y a des enseignements spécifiques, des accompagnements, mais ou on inviterait les gens à acquérir en milieu universitaire ‘normal’ telle ou telle licence ou doctorat. Que ce soit moins monolithique et enclavant ».

La ZEP, le privé, l’université, Sciences Po, l’ENA, Rayan Nezzar a presque tout connu. Il estime qu’il n’aurait pas fait Sciences Po il y a quinze ans, « on ne m’y aurait pas encouragé ». L’ENA ? C’est, selon lui, « le bout d’une chaîne ». « Le modèle français, c’est pas de former les hauts fonctionnaires à l’université mais dans les grandes écoles, c’est historique. Il y a un gouffre immense entre l’enseignement public et privé. À l’ENA, on est très peu à être allés à la fac. On a en France l’idéal du concours républicain qui place tout le monde à égalité. Cet idéal est un mythe ».

Évidemment, tout ou presque se joue au stade de l’orientation, « au moment de l’APB, les destins sont joués, les bacheliers méritants à l’université auront toujours du retard par rapport à ceux en prépa ou en grandes écoles ».

Mais du constat, il faut passer aux solutions, « j’ai toujours des idées sur ce qu’on pourrait faire mais qui pour les mettre en oeuvre ? » s’interroge Jean-Michel Belorgey. Avant même de penser à la mise en oeuvre, Rayan Nezzar lui, reste lucide sur le monde qui l’entoure « c’est général concernant l’élite française d’avoir cette peur des différences, de remettre en cause des schémas de pensée. Dans les élites, il y a un refus de voir qu’il faut un peu de subversif pour avancer ».

Un changement qui tarde à venir si l’on évoque juste le problème de la parité, il suffit de voir les résultats du dernier concours pour s’interroger, deux tiers des hommes ont été admis pour seulement un tiers des femmes admissibles.

L’ENA pour changer les choses

Rayan Nezzar l’affirme sans ambages, « ce qui m’anime, c’est de me dire qu’il faut que d’autres entrent à Sciences Po ou à l’ENA pour changer ça. J’ai pris l’ENA comme une formation non comme une fin en soi. En sortant je me suis pas dit ‘ouf’ mais ‘enfin je vais pouvoir commencer’ ». Et quand il parle de commencer, c’est commencer à servir. « Je tiens à cultiver la notion de service dans le métier mais aussi en dehors du métier. Dans le métier, on est évidemment façonné par son vécu et par sa vision du monde, on met de la sensibilité dans son travail, on s’oriente en fonction de sa sensibilité. Moi je travaille sur des thématiques sociales. En dehors du métier, je m’implique dans deux projets montés avec d’autres pour accompagner des jeunes voulant entrer à Sciences Po, des jeunes qui ne connaissent pas le milieu. Il s’agit principalement de conseils de méthodes et d’orientation car certains se censurent. J’ai monté la même pour ceux qui veulent entrer à l’ENA, aujourd’hui se développent les prépas privées et il faut lever le voile sur les codes des concours de la haute fonction publique, c’est une partie de la démarche de la prépa ».

Servir la collectivité, une ambition partagée par Jean-Michel Belorgey « à travers l’exemple de mon frère et de l’idée qu’il avait commencé à se faire d’un service de la collectivité, je me suis dit ‘je vais servir’, je m’étais dit que les sujets étaient intéressants pour le développement. J’ai fait l’ENA pour servir. J’ai fait ça pour être quelqu’un qui serait protégé dans son statut, il faut encore des énarques mais qu’ils ne soient pas des cinquièmes couteaux. Toute fonction publique digne de ce nom est également une magistrature ». Pour lui, « la fonction publique permet d’être libre. Quand je n’ai pas été content j’ai porté mon bagage ailleurs ».

Des serviteurs. Ce n’est pas le premier mot qui vient à l’esprit quand on parle de l’ENA. L’image du jeune haut-fonctionnaire aux dents longues qui fait des cabinets ministériels ses terrains de chasse, voilà pour l’image romanesque. La réalité dit autre chose, Rayan Nezzar ne fait pas jeune loup, il donne plutôt l’impression du berger qui sait où il va. Jean-Michel Belorgey lui ne s’est pas laissé ramollir par toutes ces années de service. Oui, la réalité dit autre chose. Pour ces deux-là en tout cas.

Latifa Oulkhouir

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