L’ambiance est particulière à l’Université Paris 8 de Saint-Denis, en ce mercredi 11 février. L’entrée du bâtiment, décorée de banderoles en tout genre, annonce la couleur : « Université en grève ». En s’engouffrant dans les locaux, on croise certains professeurs, brassard blanc autour du bras, des étudiants distribuant des tracts, et les stands de quelques syndicats de gauche. Jusqu’ici, rien d’étonnant pour une université en grève. Pourtant, les bâtiments ne sont pas déserts. Car ce jour-là, c’est opération séduction pour Paris VIII qui ouvre ses portes aux futurs étudiants. Au programme : présentation de l’université en amphi, discussions sur les différentes filières en comité restreint et échanges avec professeurs et étudiants tuteurs.

Le président de l’université, un trentenaire bien dans ses pompes, dresse un tableau enchanté de son établissement : plein d’associations, des activités sportives à tout va, des filières en veux-tu en voilà, des professeurs ultra-compétents et des partenariats avec le monde entier pour des étudiants en quête d’ailleurs. La description fait rêver. L’amphi est archi-plein et les jeunes gens, assis sur leur siège, écoutent attentivement les discours des intervenants. Tout semble beau et gentil, mais dans les couloirs, dans le hall de l’université, les étudiants mobilisés s’inquiètent pour leur avenir.

Le lendemain c’est un tout autre son de cloches. À l’AG, des étudiants, professeurs et personnel en grève doivent décider de reconduire ou non leur mouvement. Dès 11h30, le bâtiment C est réquisitionné. Des chaises sont disposées dans le hall d’entrée mais en nombre insuffisant : plusieurs personnes s’assoient les pieds en tailleur à même le sol ou restent debout. Escaliers et passerelles sont investis faute de place. Un micro est à disposition pour les différentes interventions. L’ambiance s’annonce festive : des étudiants et des professeurs se sont improvisés chanteurs de rock en parodiant la célèbre chanson des Rita Mitsouko « Andie », rebaptisée « Valérie » et destinée à la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse.

Depuis fin janvier, les enseignants-chercheurs de l’Université Paris 8, réunis au sein de la Coordination nationale, mènent une fronde contre la ministre. Objectif : la faire plier sur la loi de modernisation des universités, la LRU et sur le décret qui envisage de réformer le statut des enseignants-chercheurs. Tout à tour, enseignants-chercheurs et étudiants en colère, prennent le micro pour donner de la voix, proposer de nouvelles actions, faire part de leur crainte, et sensibiliser les plus dubitatifs à leur cause. Derrière eux, un grand tableau blanc où quelques étudiants sont chargés de noter au fur et à mesure les propositions d’action et de mobilisation retenues par l’assemblée : rassemblements, boycott de la bibliothèque universitaire, manifestations…

Dans le flot d’interventions, celle d’un professeur de philosophie marque les esprits : il s’en prend à « un système politique qui, depuis de longues années déjà, bafoue l’expression ». Ému et déchaîné, il poursuit : « L’université n’est pas uniquement un endroit où on acquiert des connaissances, mais est surtout un lieu où l’on donne un sens humain dans une société de merde ! » Et de clore son discours ainsi : « Non à la merde anti-culturelle ! » La salle jubile et applaudit le professeur. Quelques minutes suffisent à l’AG pour décider de la reconduction de la grève jusqu’à la prochaine… AG.

Julien Messemer, 24 ans, étudiant en deuxième année de licence de théâtre, est mobilisé contre les projets de réforme de l’université. « Personnellement, je me rends compte qu’au fur et à mesure des réformes, il y a une véritable dégradation de l’état d’esprit de l’Université. Par exemple, dans notre département, il y a des cours qui ont disparu et d’autres qui seront amenés à être supprimés. Quand on écoute les témoignages d’enseignants âgés, il y a beaucoup de choses qui évoluent et pas dans le bon sens. Le danger c’est que des filières comme la mienne, jugées moins rentables, disparaissent. Il faut se battre pour continuer à pouvoir créer, s’exprimer. »

Interrogé sur le caractère inévitable des réformes, l’étudiant répond : « Nous faisons des grèves construites. Avant, c’était plus du gueulage. Désormais, on construit, car il y a une réelle envie de changer les choses. Il y a des cours alternatifs, on débat avec les professeurs d’autres propositions… » Et de poursuivre, inquiet : « Aujourd’hui, ce qui tend à disparaître, c’est toute la réflexion autour de la création. Si on est dénué d’esprit créatif, il n’y a plus de raison d’être. La mondialisation, ça peut être aussi ceci : des échanges humains, une expression libre. » Julien, sévère, critique l’incompétence des décideurs : « La seule chose dont je me rende compte, c’est qu’en haut, ils ne connaissent pas le sujet. Ils décident des réformes à faire mais ils ne savent pas de quoi ils parlent, ce n’est pas logique par exemple de vouloir dissocier l’enseignement de la recherche. »

Julien est pessimiste : « Mon avenir ? C’est une bonne question : cela dépendra de l’avenir de l’université. On est là pour apprendre. L’université n’est pas une entreprise. Mais si elle le devient, on devra répondre alors à une offre de marché. Et ça fait peur… »

Nassira El Moaddem

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