L’école de la République ne donne pas les mêmes chances à tous les enfants. C’est le sentiment qu’ont beaucoup de parents d’élèves de Seine-Saint-Denis face au problème récurrent du non-remplacement de professeurs absents. « Pendant deux ans au collège, mon fils a eu un professeur d’histoire et géographie avec des absences à répétition. Il est maintenant en classe de Première et il n’a pas eu de cours de français et de latin pendant tout un trimestre », déplore Katia Abbas.

Inscrit au lycée Suger de Saint-Denis, son fils Mehdi passe l’épreuve de français du baccalauréat en juin. « Un remplaçant est arrivé seulement après Noël. Avant, pendant deux semaines, un autre professeur du lycée nous a fait cours. Mais c’était du bricolage. Nous avons travaillé que six textes depuis le début de l’année sur les 15 à 20 qu’on doit connaître pour le baccalauréat », regrette-t-il. Pour avancer dans le programme, il a photocopié les cours de français d’un camarade d’une autre classe.

La Seine-Saint-Denis peine à attirer les professeurs

Les absences de courte durée sont très souvent non-remplacées, en Seine-Saint-Denis comme au niveau national. Selon un rapport de la Cour des comptes publié en octobre 2017, elles ne sont couvertes que dans 5% à 20% des cas, tandis que le ministère de l’Éducation nationale évalue de son côté à un tiers leur taux de remplacement. En revanche, les absences de longue durée posent moins de difficultés sur l’ensemble du territoire. « En 2014-15, la quasi-totalité (98,7%) des 8,5 millions de journées d’absences longues du second degré public était remplacée […] grâce à un recours aux contractuels », précise ce même rapport.

Mais il n’y a pas de chiffres fournis par département. Or, dans le 93, le taux de remplacement des absences longues est certainement beaucoup moins élevé. La Seine-Saint-Denis souffre d’un manque d’attractivité qui a des répercussions sur le remplacement des professeurs absents. « Au-delà de l’absentéisme, les besoins de remplacement dépendent aussi des postes non pourvus à la rentrée qui amoindrissent la capacité de remplacement », explique la Cour des comptes.

Les académies les moins attractives se caractérisent par une surreprésentation d’enseignants débutants, affectés dans des quartiers défavorisés en début de carrière. « Il est révélateur que le seul département où la moyenne d’âge est inférieure à 40 ans soit la Seine-Saint-Denis (moyenne 39,3 ans, 18,5 % d’enseignants de moins de 30 ans) », souligne le rapport. Selon l’académie de Créteil, le 93 attire moins non seulement en raison de l’image qui colle a la peau de certains quartiers, considérés comme « difficiles », mais aussi à cause du coût du logement dans la région parisienne.

Je ne peux pas lui payer des cours d’anglais

En l’absence de cours, les parents se débrouillent seuls pour que leurs enfants puissent engranger des connaissances. « On essaie de leur faire rattraper le programme. Ma fille a une professeure d’anglais avec des absences à répétition. On a calculé qu’elle n’avait eu que 30 heures de cours sur 60 depuis la rentrée », détaille Lidia, mère d’une adolescente en classe de quatrième au collège Anatole-France de Drancy. « Elle prend déjà des cours de maths parce qu’elle n’a pas un bon niveau, je ne peux pas lui payer en plus des cours d’anglais. Ça a un impact sur le budget », ajoute-t-elle.

Wilfried Serisier, parent d’élève membre de la FCPE, pointe le problème des absences chroniques qui n’excèdent pas quelques jours. « Mon fils a eu un professeur de français avec des absences perlées quand il était au collège Jean Moulin, à Aubervilliers. Cela bloque la procédure de remplacement, qui n’intervient qu’à partir du 15ème jours d’arrêt maladie », explique-t-il.

Des absences parfois prévisibles ne sont pas remplacées

Du côté du rectorat, on assure qu’il n’y a pas de règles et qu’un professeur peut être remplacé avant 15 jours. « C’est une gestion au cas par cas. C’est de l’humain. Quand on a connaissance d’une absence suffisamment tôt, le professeur est remplacé. Un enseignant volontaire dans l’établissement peut aussi effectuer le remplacement », détaille l’Académie. « Mais parfois, il y a des situations où nous n’avons pas la ressource. Des matières sont connues pour être déficitaires en enseignants, comme les mathématiques ou l’anglais », reconnaît le rectorat. Pour Wilfried Serisier, le système reste défaillant dans son ensemble. « Des absences parfois prévisibles liées à des formations ne sont pas remplacées », soupire-t-il.

L’Académie de Créteil essaie de combler les trous en recourant à des contractuels, donc des professeurs n’ayant pas obtenu ou passé les concours de l’enseignement. Ils doivent être titulaires au moins d’une licence ou bien avoir validé au minimum une deuxième année de licence dans les académies éprouvant des difficultés à recruter, comme celle de Créteil. « Souvent, j’ai l’impression que les remplaçants ne sont pas formés. On ne demande pas quelqu’un pour quelqu’un », s’agace Katia Abbas. Du côté du rectorat, on précise que les contractuels « ne sont pas des variables d’ajustement. Leur recrutement se fait de manière qualitative, ils font au moins un master et sont suivis, pour voir s’ils donnent satisfaction ou non ».

Le rectorat souligne également les efforts fournis ces dernières années pour tenter de constituer un vivier de remplaçants plus important, avec « des campagnes de recrutement, la participation à des salons professionnels et l’accompagnement des contractuels pour les former et les amener à passer les concours de l’enseignement ».

Des professeurs mieux remplacés en primaire

Pour le premier degré, l’Académie de Créteil a mis en place un concours supplémentaire depuis 2015, que peuvent passer partout en France les candidats n’ayant pas obtenu le concours de professeur des écoles dans leur académie respective. Un moyen de recruter jusqu’à 500 instituteurs supplémentaires. Comme dans le second degré, le rectorat n’hésite pas à faire appel à des non-titulaires. « Le département de la Seine-Saint-Denis est le seul à y recourir massivement, puisque la moitié des contractuels remplaçants de premier degré de France métropolitaine y est affectée en 2015-2016 », précise le rapport de la Cour des comptes.

« Le problème des non-remplacements s’est calmé en maternelle et en primaire, mais il reste entier dans le secondaire », considère Rodrigo Arenas, le président de la FCPE du 93. « On demande à des enfants d’aller à des examens sans avoir fini les programmes. Les élèves ont moins de respect vis-à-vis des adultes et de leur établissement dont l’image est écornée par les absences », déplore-t-il. « Sans enseignant, il y a une perte d’investissement de l’enfant », ajoute Alixe Rivière, sa vice-présidente.

La FCPE évalue qu’en moyenne trois semaines entières de cours par an sont perdues par chaque élève des collèges de Seine-Saint-Denis, à cause des absences de professeurs. Pour remédier à cette situation et mettre l’État face à ses responsabilités, elle incite désormais les parents à déposer des recours individuels devant le tribunal administratif, en demandant à être indemnisés.

Thomas CHENEL

Articles liés

  • A Aubervilliers, l’engagement pédagogique de Sophie Miguet

    #LesBâtisseurs. Educatrice de vie scolaire au collège privé Saint-Joseph à Aubervilliers, en passe d’y devenir coordinatrice pédagogique, Sophie Miguet organise bénévolement chaque semaine des sorties aux élèves de troisième. Sensibilisation au féminisme, lutte contre le racisme et visites culturelles : la jeune femme de 28 ans met du sens et de l'engagement dans son action. Portrait.

    Par Léna Cardo
    Le 06/07/2020
  • Ma rentrée au collège

    Il y a trois mois, Anissa nous racontait son dernier jour au collège, en tant que surveillante (AED), après l’annonce de fermeture des établissements scolaire et du confinement. Alors qu’elle et ses collègues ne pensaient pas revoir les élèves avant la rentrée de septembre, iels sont finalement de retour en ce début de mois de juin. Elle nous raconte cette rentrée pas comme les autres.

    Par Anissa Rami
    Le 15/06/2020
  • Goundo Diawara : deux casquettes, un engagement

    Conseillère principale d'éducation en région parisienne, Goundo Diawara est investie à double titre sur les questions d'éducation. En tant que parent, elle est également bénévole et secrétaire nationale du Front de mères, un collectif de parents d'élèves des quartiers populaires. Portrait.

    Par Sarah Belhadi
    Le 11/06/2020