Article initialement publié le 24 juin 2021

En 2014, le BB avait rencontré Jérémie Fontanieu, professeur de SES à Drancy (Seine-Saint-Denis). Il nous avait alors exposé les fondements de sa pédagogie visant à instaurer un cercle vertueux entre les professeurs, les parents et les élèves grâce à laquelle il se donnait pour objectif fou : atteindre les 100% de réussite au Baccalauréat dans sa classe de terminale.

Sept ans plus tard, l’heure est au constat pour le prof principal de la classe  expérimentale du projet désormais baptisé « Réconciliation », et celui-ci est pour le moins bluffant, pour ne pas dire stupéfiant. Les 100% de réussite au BAC qui paraissaient inaccessibles ont été atteints pour la troisième année consécutive. Toutefois, au-delà de cette réussite éducative statistique, c’est humainement qu’il se joue quelque chose de florissant au lycée Eugène Delacroix. D’une voix teintée de passion et d’authenticité Jérémie Fontanieu le clame haut et fort « Ce qui se passe à Drancy est incroyable, ces petits sont magnifique tout simplement ».

La France, pays de la reproduction sociale

Les études PISA (programme international pour le suivi des acquis des élèves) menées par l’OCDE tous les trois ans, n’ont eu de cesse ces dernières années de pointer la France comme la championne des inégalités sociales à l’école. La dernière en date de 2018 ne déroge pas à la règle, la France apparaît comme l’un des pays où la reproduction sociale est la plus forte.

Sur le terrain, à Drancy, au sein du département le plus pauvre de France, Jérémie Fontanieu fait le constat criant de ces inégalités sociales qui freinent la scolarité des élèves. « Ce qui prédomine à l’adolescence c’est la flemme, ça c’est pareil partout mais en plus de ça, ici, c’est un territoire où les jeunes manque de role-modeles, d’exigence, de grands frères faisant figures de réussites scolaires auxquelles s’identifier. Du fait de la réalité socio-économique le capital culturel est plus faible également.» Un constat qui ne doit pas constituer une excuse, un prétexte à l’échec scolaire, pour le professeur acharné.

Une triangulation vertueuse : parents, élèves, profs

La pédagogie de Jérémie Fontanieu et de son collègue David Benoit (professeur de mathématiques ayant rejoint le projet dès 2014) s’axe sur un réconciliation entre les trois acteurs centraux d’une scolarité réussie : les parents, les élèves, et l’école elle-même. Pour ce faire, les enseignants impliquent les parents avant même la rentrée scolaire : « Dès le mois d’août nous organisons une réunion pour leur expliquer ce que l’on va mettre en place dans l’intérêt de leurs enfants. On rencontre seulement les parents, pas les élèves, cela leur signifie que l’on discute entre gens responsables ».

Nous avons besoin du soutien des parents, l’école se passe aussi à la maison.

Le cadre posé dès la rentrée scolaire est très strict, tout élève qui y déroge (retards, absences non justifiées, non rendu d’un devoir, comportement irrespectueux) se voit sanctionné d’heures de retenue le samedi matin et les parents sont immédiatement prévenus. La méthode est atypique, la proximité et la communication par téléphone avec les parents sont de mise. La surprise pour les élèves est de taille, impossible pour eux de s’engouffrer dans les failles de la communication entre parents et professeurs. « Au début ça peut paraître intrusif, ils se sentent traqués, mais finalement ils s’y plient, par ce que nous avons l’adhésion de leurs parents, ils sont notre meilleur
atout
», assure le professeur de sciences économiques et sociales.

Créer des vases communicants entre deux mondes qui sont considérés comme hermétiques par les élèves, l’école et la maison, c’est l’une des pierres angulaires de cette méthode : « Nous avons besoin du soutien des parents, l’école se passe aussi à la maison, Ils nous donnent une certaine force, mais ce qu’ils nous donnent surtout c’est l’obligation de leur rendre des comptes. On les appelle également pour souligner les progrès de leurs enfants. On doit se hisser, être digne de leur confiance ». Pour ces enseignants, le lien de confiance qui les unit aux parents d’élèves s’avère donc également moteur dans leur travail d’enseignement, dans l’exigence qu’il se fixe au quotidien.

Des résultats défiant les statistiques sans sélectionner les élèves

Pour la classe du projet réconciliation, ce qui semblait inaccessible il y a encore quelques années est devenu la norme. Cela fait trois années consécutives que les 100% de réussite au BAC sont atteints. Auparavant, dans ce lycée, le taux de réussite au Baccalauréat dans cette filière se situait autour de 70%. Aujourd’hui, l’excellence est devenue la règle.

Cette quête d’excellence se ressent également dans les orientations post BAC des élèves «Désormais, environ 25% de nos élèves sont acceptés en classe préparatoire en fin d’année, l’année dernière pour la promo 2020 on a frôlé les 50% ».

En ce qui concerne le décrochage scolaire, le constat est tout aussi net, malgré la pandémie. « Cette année en terme de nombre d’absence, la classe du projet a un taux trois fois inférieur à celle des autres classes. Cela représente 40 demi-journées contre 120 pour les autres. ».

Ce que souhaite également souligner le professeur, c’est que ses résultats ne sont nullement le fruit d’une stratégie de l’établissement. Au contraire, l’un des points fondamentaux du projet est qu’il n’existe aucun critère de sélection pour intégrer cette classe expérimentale. Une telle politique académique viendrait tronquer les résultats obtenus. La répartition des élèves se fait selon des critères purement administratifs tels que les langues vivantes et les options choisies : « Le postulat pour nous c’est donné nous n’importe quels élèves on va les faire réussir! ».

Le spectacle d’enfants qui retrouvent confiance, c’est magnifique.

Cette année, du fait de la réforme du BAC, les enseignants ont fait le choix de mettre en place le projet avec une classe de seconde. La seconde est une classe charnière, une classe d’orientation où le décrochage scolaire est plus fréquent. C’est pourquoi ils souhaitent instiguer une éthique de travail forte à leurs élèves dès l’entrée au lycée.

Lorsqu’il s’agit d’évoquer cette promotion 2021 du projet réconciliation l’enthousiasme rayonne dans la voix de l’enseignant. « Le spectacle d’enfants qui retrouvent confiance, c’est magnifique. Quand ils étaient petits, tout le monde aimait aller à l’école. Qu’est ce qu’il s’est passé? Là ils ont faim, ils ont retrouvé le goût d’apprendre! Une puissance originelle se révèle une fois la phase de mise au travail passée, les mauvaises habitudes s’effacent, et le spectacle est magnifique d’abnégation et de cohésion. »

Il n’y a aucune prétention ou portée normative dans notre démarche.

L’épanouissement scolaire de leurs élèves; l’investissement des parents d’élèves; toute cette émulation collective, les deux enseignants ont souhaité l’immortaliser en image. Alors, l’année dernière ils ont acheté une caméra et avec leur classe de terminale, ils ont réalisé un film documentaire. Et puisque la marche n’est jamais trop haute, que pour eux l’ambition ne connaît pas de plafond, ils ont décidé de le soumettre à la sélection du festival de Cannes 2021, rien que ça : « C’était une espèce de rêverie collective, c’est maladroit, c’est fait maison, mais c’est sincère. C’est plein de foi, d’émotions. ».

Pour ce qui est de la suite à donner au projet, Jérémie Fontanieu ne souhaite pas rentrer dans une logique de multiplication, de généralisation : « Nous n’avons pas de leçon à donner, il n’y a pas de prétention cognitive ou de portée normative dans notre démarche. On constitue une boîte à outils, une ressource pour d’autres enseignants qui souhaiteraient innover. »

Rémi Barbet 

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