À la rentrée 2017, les classes de CP compteront 12 élèves en zones prioritaires. Cette réforme « 100% de réussite au CP », mesure phare du programme d’Emmanuel Macron, inquiète les professeurs de Seine-Saint-Denis. Une centaine d’entre eux étaient en grève vendredi 23 juin pour protester contre sa mise en oeuvre qui engendrerait selon eux la fin du dispositif « Plus de maîtres que de classes ». Interview de Sabine Duran, enseignante à l’école Condorcet d’Aubervilliers.

Bondy Blog : En quoi consiste cette réforme ?

Sabine Duran : L’objectif est de réduire de moitié les effectifs des classes de CP des zones prioritaires, REP+. L’idée est belle. Les professeurs auraient davantage de temps à accorder à leurs élèves. Mais…

Bondy Blog : Mais… Vous avez fait grève vendredi 23 juin pour protester contre cette réforme. Pourquoi ?

Sabine Duran : Parce que la mise en place de cette réforme n’est qu’une mauvaise blague. C’est une mesure purement marketing. Parce que nous, professeurs, sommes profondément contrariés. Cette réforme nous met en colère pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’on nous impose une réforme sans la moindre concertation. Ensuite, parce qu’on nous met devant le fait accompli. Dans deux semaines, toutes les écoles seront en vacances. Enfin, et surtout, parce qu’il n’y a pas assez de professeurs pour mettre en place une mesure comme celle-ci. Mettre en place des petites classes, sur le papier c’est super, mais comment s’organise-t-on pédagogiquement parlant ? Comment, quand est-ce qu’on prépare cela ?

Bondy Blog : Pouvez-vous nous en dire plus sur ce manque de professeurs ?

Sabine Duran : Pour réduire le nombre d’élèves par classe, il faut forcément plus de professeurs. Cette mesure suppose l’arrêt d’une mesure relativement nouvelle aussi, mise en place par le gouvernement précédent : « plus de maîtres que de classes », dont l’objectif était aussi d’alléger les classes. Je travaille justement sur ce poste-là. Je travaille donc sur différentes classes, en binôme avec certains profs. Je travaille parfois en salle de classe avec l’autre collègue, parfois en isolant certains enfants en difficulté, ça permet de les aider au plus près. Là, on va supprimer cette mesure, qui commençait à trouver son rythme, pour se lancer dans une nouvelle aventure.

Bondy Blog : Concrètement, comment envisagez-vous la mise en place de cette mesure ?

Sabine Duran : Très mal. Les enseignants qui seront nommés sur ces classes, nous ne les connaissons absolument pas. Ils vont arriver à la rentrée… Concrètement, nos locaux ne sont absolument pas adaptés. Pour avoir plus de classes, il faut plus d’espaces. Il nous faudrait trois classes supplémentaires.

Bondy Blog : Si les locaux ne sont pas adaptés, comment cela va se passer ?

Sabine Duran : Les enseignants vont probablement devoir travailler par binôme, il y aurait donc deux groupes dans la même classe. Dans un autre contexte, cette organisation pourrait faire l’objet de projets pédagogiques géniaux. Mais, encore une fois, nous sommes seulement à deux semaines des vacances. Il est très compliqué, pour ne pas dire impossible, de s’organiser ainsi. J’ai entendu parler de paravents pour séparer les groupes… C’est du bricolage !

Bondy Blog : L’impact de cette mesure est-il plus important en Seine-Saint-Denis ?

Sabine Duran : La Seine-Saint-Denis est déjà un département déficitaire en termes de postes. Les moyens ne sont pas suffisants, il y a aussi de très lourds soucis de remplacement. Il y a beaucoup trop de postes vacants, de contractuels. Cette mesure va probablement aggraver ces problèmes de remplacement puisque le vivier de remplaçants va aussi être utilisé pour qu’il ait suffisamment de professeurs pour cette mesure.

Bondy Blog : Quelles seront les conséquences sur les élèves ?

Sabine Duran : Dans le fond, la réforme est sympa pour les élèves. Bien que certains collègues estiment que cela peut tuer une dynamique de classe, je pense que passer de 23 à 12 élèves ça ne peut être que bon pour les élèves, un bon moyen pour bénéficier de l’attention de leurs professeurs.

Bondy Blog : Que disent les parents : sont-ils au courant ? Vous soutiennent-ils ?

Sabine Duran : La dernière réunion avec les parents a eu lieu il y a quelques semaines maintenant. Le contexte n’était pas celui que nous connaissons actuellement. Nous n’avions donc aucune raison de leur en parler. Les parents les plus sensibles à l’actualité sont donc au fait. Les autres seront surpris, comme nous, en septembre.

Bondy Blog : Comment appréhendez-vous cette rentrée scolaire ?

Sabine Duran : Très mal. Je suis prof depuis 17 ans, je n’ai jamais vu ça. J’ai toujours vu des mesures qui se mettaient en place de manière plutôt homéopathique. Cette fois c’est à la hache, c’est très violent.

Propos recueillis par Sarah ICHOU

Articles liés

  • A Saint-Ouen (comme ailleurs) le collège Michelet compte le personnel absent

    Un mois après la rentrée des classes, le collège Michelet à Saint-Ouen compte les absents : un·e professeur·e d’Allemand, un·e assistant·e social·e et un·e infirmier·e scolaire. Parents d’élèves et enseignants se sont rassemblés ce jeudi devant le collège pour exiger des moyens. Reportage.

    Par Héléna Berkaoui
    Le 30/09/2021
  • Le désarroi des étudiants sans master

    Alors que des milliers d’étudiants retrouvent petit à petit les chemins de l’université, nombreux sont ceux qui restent encore à ce jour sans master, après une licence douloureusement obtenue pendant la pandémie. Deux jeunes femmes racontent leur parcours du combattant pour obtenir le droit de poursuivre leurs études. Témoignages.

    Par Félix Mubenga
    Le 28/09/2021
  • Pas de rentrée scolaire pour les enfants des gens du voyage ?

    Alors que 12 millions d'enfants et ados on retrouvé leurs classes, les enfants des gens du voyage, connaissent de nombreuses difficultés dans l’accès à l'école. Un phénomène qui dure depuis des années, et accentué par la crise du Covid-19. Reportage. 

    Par Amina Lahmar
    Le 08/09/2021