Depuis des années, le bac professionnel a toujours été considéré comme une voie de « garage », stigmatisant socialement et symbole de l’échec scolaire face à la voie générale pour des dizaines de générations en France, depuis sa création en 1985. Le bac pro concerne aujourd’hui près de 651 000 lycéens.

Ces dernières années, malgré les campagnes de communication gouvernementales, l’enseignement professionnel concentre toujours une très grande majorité d’élèves issus d’un milieu social précarisé. En 2019, on y comptabilisait 56,9% d’élèves venant de familles défavorisées, quand ils ne représentaient que 29,9% des effectifs des établissements généraux.

C’est une machine à reproduction sociale

En 2018, alors qu’il porte la réforme du nouveau lycée professionnel le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, déclarait sur BFM TV : « La réforme de l’enseignement professionnel a pour objectif de redonner toute sa valeur, son attractivité, son prestige et son efficacité de l’enseignement professionnel, au service des élèves ». 

Trois ans plus tard, malgré les bonnes intentions, les doutes persistent face à une réforme qui n’empêche pas le cloisonnement des parcours. C’est notamment la position du collectif « Une voie pour tous » qui veut tenter de proposer une vision plus épanouissante et émancipatrice à cet enseignement.

Toujours trop peu de mixité sociale dans les filières pro

Pour Dylan Ayissi, porte-parole du collectif, et ancien élève du bac professionnel depuis 2 ans, les lycées professionnels tels qu’ils sont organisés depuis des années, cachent mal une volonté de faire baisser les chiffres de la déscolarisation. «C’est une machine à reproduction sociale », lâche le chargé de plaidoyer à l’association Ghett’up. « C’est une usine d’échecs. C’est l’incarnation de l’inégalité scolaire française ». 

En 2016, un rapport d’information du Sénat pointait déjà le décrochage présent dans la filière professionnelle. « Il n’y a ainsi pas lieu de s’étonner que l’enseignement professionnel concentre l’essentiel des cas de décrochage : le CNESCO relève ainsi que ‘parmi l’ensemble des élèves ayant quitté le système scolaire en 2013 avant d’atteindre la dernière année de leur cursus, près de 88 % étaient élèves de l’enseignement professionnel’».

Le collectif « Une voie pour tous » tente d’alerter sur la nécessaire valorisation du tronc commun au sein de l’enseignement professionnel.

Le manque d’informations pour des élèves déjà précarisés

La réforme du bac professionnel repose sur trois axes principaux : le premier consiste en un regroupement de spécialités en familles de métiers (métiers de bouche, du bois, relation client, etc). L’orientation se veut plus progressive, puisque les élèves choisissent une famille de métiers, au lieu d’opter pour une spécialité dès la classe de seconde.

C’est toujours problématique, parce qu’on n’est pas sur un pied d’égalité

Selon Alexandre Munoz, doctorant en science politique, enseignant et membre du comité « Une voie pour tous », il s’avère illusoire d’exiger à des élèves, déjà très peu informés sur l’orientation en comparaison aux enfants d’autres familles, d’être les experts de leur propre parcours. «Donner de plus en plus d’autonomie à des enfants, c’est toujours problématique, parce qu’on n’est pas sur un pied d’égalité ». Pour le chercheur, il s’agit d’officialiser que l’élève n’ira pas plus loin que le bac professionnel.

Pour Aurélien Taché, député du Val d’Oise, et co-signataire d’une tribune sur la question, avant même d’opter pour la voie professionnelle, il convient de s’assurer que « les élèves aient bien tous les mêmes chances de choisir leur orientation et de ne pas la subir, que l’enseignement professionnel est bien un choix.» 

Un nouveau bac régionalisé et pénalisant pour beaucoup

Le second point s’appuie sur la création de campus professionnels dans toute la France, avec des réseaux thématiques autour de métiers (comme l’automobile ou l’aéronautique) en fonction des besoins du marché local. Une mesure qui met les élèves dans une situation d’inégalité géographique, par rapport à des spécialités proposées en classe de première par leurs établissements.

Leur faculté de choisir un métier est réduite à quasi-néant.

Sur ce sujet, le député de l’Oise souligne que les élèves de l’enseignement professionnel majoritairement issus de familles précaires, éprouvent plus de difficultés à financer des études longues en dehors de leur région. «Ils vont privilégier des études courtes et près de chez eux. Leur faculté de choisir un métier est réduite à quasi-néant, et elle va dépendre uniquement des besoins des entreprises dans une région».

La poursuite d’études devenue presque obligatoire après le bac pro

Alors que l’insertion professionnelle est au cœur du projet de l’enseignement professionnel depuis 1995, une étude de 2016 du Conseil national de l’évaluation du système scolaire ciblait le fait que 46% des bacheliers professionnels lancés dans la vie active se retrouvaient au chômage sept mois après l’obtention de leur diplôme. Face à un bac pro qui ne suffit plus, les titulaires du bac pro se tournent de plus en plus vers l’université. En 2019, un bachelier professionnel sur deux continuait son cursus dans le supérieur, le plus souvent en BTS pour un tiers de ceux qui poursuivent leurs études. Et pour ceux qui accèdent au BTS, seul un étudiant sur deux issu de bac pro, valide son diplôme sans redoubler, contre 80% des lycéens généraux, d’après une étude comparative publiée en 2019 sur des bacs obtenus entre 2014 et 2016, par le ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

Les élèves issus du Bac professionnel se cassent la gueule, parce qu’on leur demande en une semaine, ce qu’ils n’ont pas fait en un trimestre ! 

Le dernier axe de la réforme entend mettre en place un meilleur accompagnement des élèves dans leur poursuite d’études en BTS ou dans l’entrée dans la vie active. Ils bénéficieront ainsi d’un soutien pédagogique de 3 heures 30 par semaine. Cet accompagnement s’ajoute à de nouveaux programmes d’enseignements généraux, comme le français, l’histoire-géographie, l’enseignement moral et civique, des langues vivantes, et de l’économie-gestion/droit, selon les spécialités.

Alexandre Munoz considère que l’amélioration de l’enseignement général professionnel proposée par le ministre de l’éducation nationale, est encore loin des attentes que réclame une poursuite d’étude en BTS. « Cette volonté de privilégier la professionnalisation est en parallèle, avec moins de préparation aux études supérieures. Par exemple, en termes de rédaction, de méthodologie, les élèves issus du Bac professionnel se cassent la gueule, parce qu’on leur demande en une semaine, ce qu’ils n’ont pas fait en un trimestre ! ». 

Plus d’enseignement généraux et de possibilités de choix de filières

Le collectif « Une voie pour tous » composé de syndicats, parents d’élèves, enseignants et d’élus, évoque cette indispensable évolution des filières professionnelles vers un enseignement plus ambitieux, notamment pour l’épanouissement social des élèves.

« L’idée d’un tronc commun de connaissances à destination des élèves doit s’étendre à la voie professionnelle. Les lycéens de la voie professionnelle ne sont pas des élèves de seconde zone : ils devraient pouvoir bénéficier des enseignements dits généraux au même titre que les autres. La scolarité ne doit pas avoir pour seul objectif d’aboutir à la sécurisation d’une situation financière ou d’un emploi, mais à l’épanouissement professionnel et social, à l’émancipation », peut-on lire sur la tribune écrite par le collectif en juillet 2021 dans les colonnes du Monde.

Et pour que l’offre de l’enseignement professionnel ne reste pas cantonnée à certains métiers, souvent choisis par défaut ou manque d’information, ‘Une voie pour tous’ demande un élargissement de l’offre des filières proposées, par exemple à celle de l’audiovisuel, du journalisme, du marketing, ou de la communication.

Des idées qui pourraient intéresser un Jean-Michel Blanquer qui a annoncé en août dernier « un bac pro sport » après avoir été épinglé par plusieurs athlètes olympiques français sur le manque de l’offre pédagogique en la matière…

Hervé Hinopay

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