« Engagée dès la rentrée scolaire 2013, la nouvelle organisation des temps scolaires est généralisée depuis la rentrée 2014. Son objectif ? Permettre à tous les enfants de mieux apprendre à l’école et de bénéficier d’un temps périscolaire de qualité. Le fond d’amorçage pour la mise en œuvre des activités périscolaires sera pérennisé au-delà de 2015-2016 et les communes bénéficieront d’un accompagnement ciblé en vue de la généralisation des projets éducatifs territoriaux ». Voilà ce qu’on peut lire sur gouvernement.fr. Sur le papier, l’idée est louable. Or dans la vie courante, que certains élus semblent ne pas connaître, l’organisation relève du parcours du combattant.

Pour certains parents à Ivry-sur-Seine (94), cette réforme scolaire n’est qu’une simple formalité à laquelle il faut se plier. La FCPE (la Fédération des conseils des parents d’élèves) locale semble s’en satisfaire, ce qui n’est pas le cas de tous : des familles grondent depuis quelques mois, notamment quant au choix du samedi matin. C’est le cas d’Emérance, commerçante dans le XIIIème arrondissement à Paris et de son conjoint Guillaume, chef de projet communication à Bercy. Avec leurs quatre enfants, une fille de 11 ans, des jumeaux de 8 ans et demi, une fille de 7 ans, le rythme de vie laisse chaque membre de la famille sur le carreau en fin de semaine. Du lundi au vendredi, lever à 7h, petit déjeuner, habillage, 8h30 départ pour l’école, qui commence à 8h45. Jusque là, rien d’anormal. Mais là où la réforme pousse la vie de famille à bout, c’est lorsque, après calcul, on s’aperçoit que le volume horaire des petits monte à 50 h par semaine…

« Ce que nous subissons à Ivry, où le samedi travaillé a été choisi par la mairie, nous use et le cas de mes enfants n’est pas isolé. Ils sont dans l’enceinte de l’établissement du lundi au vendredi de 8h45 à 18 heures (7h30/18h30 pour certains enfants) et le samedi de 9 heures à midi. Le midi, ils déjeunent à la cantine. Le soir c’est leur papa qui les récupère entre 18h et 18h30 (après l’étude et les TAP — les Temps d’activités périscolaires). Le goûter, fourni par la mairie depuis la rentrée est payant et les enfants ne peuvent plus amener leurs propres gâteaux, ce qui représente un coût supplémentaire pour les familles. Avant mon retour vers 20h, mon mari s’occupe du bain et du diner. Quand je rentre, les enfants sont prêts à aller se coucher… ».

Au fur et à mesure des explications, on sent la frustration augmenter de façon exponentielle. « On pourrait croire que le mercredi est off, mais non ! Comme beaucoup de parents, nous travaillons tous les deux ce jour, ce qui implique que nos enfants fréquentent le centre aéré pendant que d’autres jouissent des activités extrascolaires telles que le conservatoire, le sport, etc… Ces activités sont donc réservées à une partie des enfants dont les parents ne travaillent pas ou alors à temps partiel. Puis arrive le vendredi soir où on se dit que nous allons enfin passer un peu de temps en famille… Loupé ! École le samedi, où les enfants se lèvent pour aller participer à des tâches comme le jardinage ou la chorale. Nous récupérons ainsi les enfants le samedi complètement exténués. Et c’est là qu’on se dit “chouette ce soir c’est notre soirée en famille”, la seule de la semaine, car demain soir (dimanche donc), rebelote. Cette organisation va à l’encontre d’un sondage effectué en amont et où plus de 80 % des parents étaient en faveur du mercredi travaillé. La mairie d’Ivry ne nous a pas écoutés. En septembre, nous avons donc créé une nouvelle association, le CIPéi, afin de représenter tous les parents mécontents. Nous avons obtenu des sièges dans de nombreuses écoles maternelles et primaires, nos actions sont nombreuses et nous avons notamment obtenu 1600 signatures sur notre pétition contre l’école le samedi matin (envoyée à l’Inspection académique). Grâce à cela, nous avons été programmés en conseil municipal » termine Emérance, énervée.

Un grondement sourd qui se profile au loin

Les témoignages allant dans ce sens ne viennent pas forcément des parents affiliés à cette association. Hakim et son épouse travaillent tous deux dans la restauration. Le hic pour eux, c’est le samedi matin. « Mes enfants cavalent toute la semaine dès 6h30. Le mercredi, ils sont au centre scolaire. Eh bien, arrivés le samedi, ma fille de 4 ans n’arrive pas à se réveiller et mon fils de 9 ans, une fois rentré de cours, se dépêche de manger pour pouvoir aller au basket. Sachant que beaucoup de compétitions ont lieu le matin. C’est du n’importe quoi. Ce que font mes enfants le samedi ne regarde personne, s’ils veulent venir avec nous, faire les courses, c’est notre choix… Désormais, si l’on souhaite partir en week-end, c’est tout simplement impossible ».

Une autre maman, Cindy, explique que « le week-end est le seul jour où (ses) deux enfants, de six et deux ans, peuvent voir leur père ». Totalement réticente à cette réforme, considérant que ses petits ont besoin de deux jours de suite pour se reposer, elle a tout bonnement affirmé que sa fille, l’ainée, n’irait pas à l’école le samedi. Réponse de la directrice d’école : « il y aura beaucoup de cas comme celui-ci ». « Mes enfants passent avant les considérations de la mairie, cinq jours, c’est déjà trop, on peut terminer le programme scolaire sans avoir à imposer cette réforme. Jusqu’à six ans, nous sommes responsables de nos enfants, point barre. L’école n’est pas obligatoire, c’est l’instruction qui l’est. Qu’on ne nous pousse pas au pied du mur comme cela… ».

Un propos qui peut pousser à des « dénonciations à l’inspection académique », commente un parent d’élève n’appartenant pas au CIPéi et se sentant loin de cette polémique. Florence Michel, directrice d’école, alerte par ailleurs « d’un phénomène d’absentéisme », beaucoup plus prononcé en maternelle. « L’inspectrice ne fait pas de courrier à l’académie, alors qu’elle en fait pour l’élémentaire. La FCPE est ravie de cette réforme, idem pour la responsable du centre de loisirs ». Tout le monde semble donc bien content, sauf les enfants. « Il y a eu toute une réflexion autour de ces rythmes scolaires, une chronobiologiste a même déclaré être favorable au samedi ». Question : la chronobiologiste en question, Claire Leconte, peut-elle exprimer au nom de tous les bambins Ivryiens ?

En cherchant à comprendre en quoi cette réforme est favorable à l’enfant, les réponses sont fantomatiques. « Il y a eu une proposition selon laquelle on aurait une demi-journée d’activité libre par semaine » poursuit Florence Michel. « La majorité des enseignants penchaient pour cette option, mais elle n’a pas été choisie par la mairie, car trop coûteuse ». Le portefeuille. Nous y voilà. Parle-t-on d’intérêt de l’enfant ou d’économie ? « À la mairie d’Ivry on a fait le choix en considérant uniquement le côté financier » admet la directrice. « Et du côté des enseignants on ne s’y retrouve pas non plus. Les temps plein n’ont pas le choix et toutes les demandes de temps partiel ont été refusées. Résultat, des arrêts maladie à la pelle ». Sans compter tous les enseignants qui ont quitté Ivry pour aller travailler là où la réforme est appliquée le mercredi. « C’est stalinien » disent en chœur toutes les personnes interrogées. Pour autant on chuchote ici ou là qu’il va y avoir de « nouveaux votes ». En prenant compte de l’avis des parents…

« Une territorialisation de l’Éducation nationale »

Les boulets de canon visant unanimement la mairie, Méhadée Bernard, adjointe au maire en charge de l’éducation, a répondu : « lors de la première mouture, nous avons lancé et organisé, dans le mandat précédent, des rencontres, des débats, contradictoires, autour de cette réforme. On a fait des questionnaires auprès des personnels, des parents d’élèves et auprès des enseignants, avec une affirmation très claire : nous étions contre cette réforme. Nous étions contraints de l’appliquer. On a reporté son application d’un an, pour ne pas travailler dans la précipitation, puisque la réforme a des incidences sur le travail des agents communaux de nos écoles, pour les animateurs, pour les ATSEM (Agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles, ndlr) pour les agents qui gèrent la cantine, pour les vacataires qui nous aident à ce que ces temps soient bien encadrés. Il a fallu qu’on discute, qu’on se fasse aider. Une fois la réforme passée, ce qui nous a guidés, ça a été le bien-être de l’enfant. Avec une coupure plus courte, d’où le samedi matin ».

D’après Mme. Bernard, l’idée a été adoptée majoritairement par la ville. « Le retour que nous avons, c’est que les villes qui ont adopté le mercredi matin n’ont plus beaucoup de temps pour les animations diverses. Il n’y a que 50 % des parents qui ont répondu à notre questionnaire, et sur ces 50 %, effectivement, 80 % étaient contre. Ce que nous n’avons jamais dit, c’est que ce questionnaire serait définitif. La ville à toujours été très claire sur le fait que ces questionnaires participaient à la concertation. Nous avons choisi le samedi pour la rentrée 2015, mais cela peut changer. On a mis en place des structures d’évaluation. Même si évaluer en an, c’est compliqué. Pour les familles comme pour tous les acteurs éducatifs, c’est une petite révolution. Nous avons choisi une expérimentation sur deux ans, alors que nous avions la possibilité de le faire sur cinq ans. Cela nous semblait raisonnable. Et le débat, notamment avec le CIPéi, porte sur le samedi matin. Les autres pans de la réforme ne posent pas de problème : l’accueil du soir, l’étude-ateliers… Le magazine de la ville va également laisser de la place à la parole des associations des parents d’élève, car nous sommes ouverts à la contradiction. On repassera par une revalorisation, cela a été dit au conseil municipal. Le lien est pérenne, plein et entier, il ne s’agit pas de se couper des gens. Il faut savoir aussi que des villes qui ont choisi le mercredi ont eu l’interdiction ensuite de passer au samedi, tandis que l’inverse est possible ».

La mairie se retrouve ainsi en zone tampon entre les desiderata des politiques et le quotidien des familles. « Pour vous donner un chiffre, il n’y a que 25 % des enfants qui fréquentent les centres de loisirs à Ivry. Les 75 % restant, je ne sais pas ce qu’ils font ». Or l’ingérence de la politique dans la vie de famille fait des mécontents. Reste donc à comprendre d’où vient la faute et pourquoi. « Je continue de croire que c’est une grande faute politique de la gauche d’avoir déchargé cela sur les villes. Je le pense profondément » admet Méhadée Bernard. « Le choix du samedi est éminemment politique. Il y a une “territorialisation” de l’éducation nationale et c’est insupportable. Le droit à l’école est un droit fondamental et il ne peut pas s’appliquer de manière différente, que l’on habite à Ivry, Vitry, Paris… Ou dans un village de campagne. Et pour les communes rurales, ça a été très compliqué, il n’ont souvent pas d’animateurs… Mais pour en revenir au sujet, les décisions ont été validées par les instances de l’Éducation nationale, il fallait passer par une validation de l’Inspection académique, et la signature d’un projet éducatif de territoire — signature qui engage la mairie d’Ivry, l’Éducation nationale, la CAF… Ce n’est pas une petite chose. C’est un engagement conjoint. Les villes n’ont jamais été les patrons des enseignants. À moins que le but ultime soit que l’Éducation nationale ne soit plus nationale, que le recrutement des enseignants revienne aux communes. Ce serait une catastrophe. Nous avons alerté tout de suite plus haut, nous avons soulevé les aberrations que cela provoquait en termes de moyens… Qu’en est-il des remplacements non assurés par l’Éducation nationale ? Les fermetures des classes ? J’aimerais que le CIPéi agisse avec autant d’ardeur sur ses questions. Et au niveau du gouvernement, il y a des débats qui ne sont pas menés. On préfère faire des réformes à l’arrache. Enfin, il ne faut pas oublier que tout va devenir payant. À un moment donné, les villes, quand on leur pique les dotations de l’État, on ne peut plus travailler, on ne peut plus développer du service public. Or on nous en rajoute encore et encore et on nous dit qu’il faut que cela soit gratuit. C’est juste pas possible. À Ivry, on a vingt millions de dotations budgétaires en moins… Sur trois ans. Pour 2016, on doit trouver cinq millions. Et on se refuse à augmenter le quotient familial, car il nous semble important de pouvoir maintenir le niveau de quotient pratiqué dans notre ville pour permettre à tous les enfants de pouvoir manger à la cantine, aller en colonie… On a décidé de ne pas rogner là-dessus ».

Reste donc à la mairie d’Ivry de trouver un terrain d’entente avec ses habitants… Et à l’Éducation nationale de réfléchir davantage avant d’appliquer de façon hétérogène des réformes qui apportent divisions et inégalités.

Pegah Hosseini

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