AFP/ Anne-Christine Poujoulat

Quelles sont les conséquences des expulsions forcées sur les enfants ?

Les enfants Roms ne sont pas des sous-enfants, ils sont autant sensibles que les autres enfants. Ils sont traumatisés quand ils assistent à la destruction de leurs toits et voient disparaître leurs affaires. En découle quatre sentiments. Premièrement, l’effroi. Suite à chaque démantèlement de son habitat, l’enfant doit, à chaque fois, retrouver une autre école, une autre classe, d’autres camarades et ce n’est pas négligeable dans une vie enfantine. L’effroi efface ce que les enfants ont appris. Vient ensuite l’incohérence. En effet, le changement incessant d’écoles provoque une scolarité incohérente. S’en suit un effondrement psychique. L’enfant n’a plus envie d’apprendre, de faire des efforts. D’autant plus qu’apprendre est une activité dangereuse car l’enfant fait ce qu’il ne sait pas faire, il a besoin d’être sécurisé par sa maîtresse et ses camarades. Et enfin l’abandon fait place. Les enfants ne viennent plus à l’école et ne gardent pas ce qu’ils ont appris. Nous créons des enfants qui n’auront pas leur place dans la société.

Que met en place votre équipe éducative pour essayer de pallier à ces douleurs psychologiques ?

On a fait une association qui s’occupe de la promotion de la scolarité des enfants Roms sur la ville. Les enfants nous voient donc sur les terrains, ils savent que nous sommes auprès d’eux. La plupart des enfants ont mon numéro de portable personnel pour m’appeler en cas d’expulsion. En général, quand ils sont expulsés, je suis là car ils m’appellent. Et le fait que je sois là est quelque chose d’important. Par exemple, lors de l’expulsion du camp du pont de Bondy, je voulais prendre les enfants, les emmener à l’école parce que je considérais qu’ils n’avaient pas à assister à cela. Cependant, la police ne m’a pas autorisée à prendre les enfants alors que c’était un jour scolaire mais le fait qu’ils me voient a contribué à les rassurer, c’est-à-dire se dire « on n’est pas abandonnés puisque la directrice de l’école est là.»

Ces enfants expulsés ont-ils continué à être scolarisés dans votre école ?

Lorsqu’ils ont été expulsés, on a vraiment agi auprès de la mairie pour qu’elle ouvre un nouveau terrain, ce que la mairie a fait. Néanmoins, le problème, c’est que, comme la mairie de Bobigny accepte d’inscrire les Roms à l’école, on peut se retrouver dans la situation où tous les Roms de la Seine-Saint-Denis voudraient venir s’inscrire chez nous, ce qui n’est pas envisageable non plus car la ville de Bobigny ne peut pas porter toutes les difficultés. La commune de Bobigny respecte la loi qui stipule qu’il y a obligation de scolarisation. En effet, chaque commune doit recenser les enfants présents de la ville et le maire doit faire en sorte que chaque enfant soit scolarisé. Or, environ 500 enfants ne sont pas scolarisés en Seine-Saint-Denis. A ma connaissance, la ville de Bondy fait moult difficultés pour inscrire les enfants. Certains maires sont « Roms friendly » et d’autres pas. Je ne crois pas que Bondy soit la ville la mieux cotée en termes d’inscriptions scolaires et de loin… Idem pour La Courneuve.

Quelles sont les raisons de votre implication, de votre engagement aussi fort auprès de ces populations ?

Je ne suis pas engagée auprès des populations Roms, je suis engagée auprès de tous les élèves de l’école. Avant d’être engagée auprès des enfants Roms, je me suis battue contre les expulsions d’enfants tamouls, contre les expulsions d’enfants mauritaniens, ce serait des enfants qui arriveraient de la lune, ce serait pareil. Pour moi, le rôle de l’école publique, c’est de scolariser TOUS les enfants. C’est ce qui fait la différence entre nous et l’école privée. C’est-à-dire que nous, nous prenons tout le monde, les « gentils », les « pas gentils », les « blancs », les « pas blancs »,  les « chrétiens », les « pas chrétiens », on prend tout le monde. De plus, nous, on les garde, même si leurs résultats scolaires ne sont pas formidables. On n’est pas là pour faire une politique du chiffre. Nous sommes là pour former les citoyens qui auront dans les mains la France dans quelques années…

Comment se passe concrètement l’enseignement ? Les enfants Roms sont répartis dans les différentes classes ou sont-ils isolés ?

Lorsque les enfants arrivent, quand ils ne parlent pas le français, ils vont dans une classe, dans laquelle ils apprennent d’abord à parler, à communiquer puis ils apprennent les rudiments de la lecture et du calcul. Cette classe s’appelle la « classe d’accueil pour non francophones. » Depuis peu, elle s’appelle l’ « UPE2A » car le gouvernement a décidé de changer son appellation mais la fonction est à peu près la même. Une fois que les enfants commencent à parler un petit peu, ils sont progressivement intégrés dans des classes ordinaires de l’école, d’abord pour la gym, pour les petits ateliers, pour les activités de jardinage, et progressivement pour les mathématiques et puis pour finir pour la lecture et l’étude du français. Au final, ils intègrent à temps plein une classe ordinaire même quand il reste des choses à rattraper.

Dans votre école, comment les autres enfants accueillent ces enfants Roms ?

Chez nous, plutôt bien parce qu’on a depuis plusieurs années un travail sur la résolution non violente des conflits et les ateliers « philo » avec lesquels les enfants ont l’habitude de réfléchir au bien, au mal, à l’accueil, à la gentillesse, à plein de choses… Par ailleurs, dans l’école où je travaille, l’immense majorité des enfants est issue d’une immigration récente. Cela ne leur semble donc pas tellement extraordinaire que ceux-là arrivent de Roumanie ou Bulgarie puisque, eux-mêmes, ont des parents, des grands parents qui sont arrivés du Maghreb, de l’Afrique noire, du Portugal…

Propos recueillis par Rajae Belamhawal

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