Février commence un lundi avec son lot de surprise. La journée bat son plein, les enfants peinent à rester studieux… Le froid, l’approche des vacances agitent tout ce beau monde. Une note circule dans toutes les classes avec son message qui fait irruption dans ce quotidien scolaire : « Mise en sécurité des élèves. Au signal : Fermer à clé la porte de la classe ; Éteindre les lumières ; Faire asseoir par terre les élèves dans le silence le plus complet de manière à ce qu’ils ne soient pas vus ni entendus de l’extérieur. »
Ce message prévisionnel donne des sueurs froides. Le lendemain ne va pas être de tout repos. Comment expliquer aux enfants ce préventif, ce dépistage d’une angoisse latente alors qu’on est au berceau de la pédagogie ? Le temps passe, 16h10, la journée s’achève avec une série de doutes… S’ensuit l’heure du goûter, celle de l’étude et du soutien scolaire. Une façon de mettre du beurre dans les épinards dans les bourses des enseignants ne fait pas de mal. L’annonce de l’exercice est aux centres des attentions.
Comment dire aux enfants que c’est un exercice préventif, lié aux terrorismes ? lance une institutrice.
Je vais leur dire que c’est un exercice en prévision d’une tempête, répond sa collègue.
Il y a des mots tabous dans une école, les terroristes sont remplacés par une tempête… Comment expliquer, définir ces forcenés à des enfants qui croient encore au Père Noël, qui ne savent toujours pas comment on fait les bébés ?
Mardi 2 février
Ce fameux mardi commence calmement avec la piscine. Ils barbotent dans l’eau, dans l’insouciance de leur jeunesse. Rien ne semble les déstabiliser. Comment aborder le sujet avec des autistes sans les brusquer ? On dit qu’on réfléchit mieux, le ventre plein… Rien à faire, le doute persiste. Le déjeuner passe, il est 14h… après la digestion, l’esprit est plus attentif aux discours solennels.
Les enfants, on a vous parler ! entame ma collègue.
Les conditions climatiques ne sont pas clémentes c’est temps-ci… Vu les récents incidents climatiques, nous allons faire un exercice !
Sans même avoir le temps de respirer, la cloche retentit 3 fois et lance le début de l’exercice. Il se passe une seconde de flottement où l’on se regarde, les yeux exorbités de surprise, avec cette certitude : c’est l’heure de « l’opération tempête du désert ». Elle file vers le fond avec les élèves sous le bras, pendant que je verrouille la porte, je tire tous les rideaux, j’éteins les lumières. Dans une manipulation chorégraphiée par le stress, les rideaux ne sont pas bien tirés… Dans une mécanique quasi militaire, ma collègue les tire à bout de bras. Tous les enfants s’exécutent en suivant ma collègue sauf un.
Là, c’est sérieux Bakary, il faut suivre les autres, regarde même moi je vais le faire. Tout en l’attrapant par le bras.
On se glisse sous les tables, certains s’exécutent, d’autres me regardent interloqués de voir un adulte, de tout son long, allongé sous la table. À la cacophonie s’ajoute l’interrupteur défaillant, qui se rallume tout seul. Elle repart rafistoler ce dernier avec du scotch, mais ce dernier ne veut rien savoir. Il continue d’envoyer des messages en morse, à je ne sais qui. Difficile de garder son sang-froid, dans ce semblant de silence anormal. Les enfants jouent au roi du silence, tout en se regardant, grimaçant, des sourires pleins les yeux, aux bords de l’explosion, ils se lâchent et se mettent à rire.
Chut, le tonnerre peut nous entendre !
Moi je m’en fout, j’ai pas peur, j’appelle la police ! répond le plus téméraire.
Ce qui déclenche l’hilarité du groupe.
Mais non, attends viens me voir je vais tout t’expliquer… C’est comme la musculation, on s’entraîne, c’est au cas où la météo deviendrait capricieuse, on sera prêt mon petit. Tout en lui tenant la main.
Le calme revient après 10 minutes, recroquevillés sous les tables du fond dans la pénombre, une sonnerie retentit et nous libère de cette captivité préventive. Chacun reprend sa place, comme si de rien n’était. Je me dis qu’en situation réelle, j’aurais pu mourir sans avoir compris d’où venait la faucheuse, car le peu de bruit qu’ils ont fait était suffisant pour vivre un enfer. Avec ma collègue, chacun s’assoit à son bureau respectif avec ce sentiment que la tornade est vraiment passée. Vidés par ce surcroît d’effort émotionnel, faire barrage à cette angoisse extérieure, car les protéger c’est faire en sorte qu’il continue de vivre dans le meilleur des mondes.
Lansala Delcielo

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