Une journée de lutte de plus. Devant les grilles de l’Académie de Paris, une dizaine de parents d’élèves sourds scolarisés à « l’école des possibles » rue de Turenne dans le troisième arrondissement -ainsi que des sympathisants, brandissent des pancartes un peu usées. Cela fait déjà quatre semaines que leurs enfants n’ont pas d’instituteur en langue des signes. En dépit de la promesse du rectorat, lundi 28 septembre : c’est la douche froide. Le professeur et la « co-intervenante » en LSF (Langue des Signes Française) qui doivent assurer les cours n’ont ni le niveau adapté, ni les compétences demandées.

Une politique de petits pas

« Nous avons déposé nos enfants pleins d’espoir, mais en discutant avec la directrice, nous avons réalisé que le professeur ne maîtrisait pas la langue des signes. Il fait classe puis une enseignante de LSF du second degré [collège et lycée, NDLR], elle-même malentendante, interprète les cours. Prof et interprète, ce n’est pas le même métier ! », précise Kim Bouveret, présidente de l’Apes 75 (l’Association des parents d’enfants sourds de Paris).

Face à cet enseignement « complétement inadapté », les parents d’élèves ont exigé d’être reçus par des inspecteurs de l’Académie. Après plusieurs minutes d’attente, un agent de sécurité s’approche : cinq personnes peuvent pénétrer dans l’enceinte du bâtiment -coronavirus oblige. Mais quid des deux interprètes en langue des signes ? Les discussions s’annoncent difficiles.


Malgré la pluie, cette mère de famille est sous la pluie pour réclamer un professeur en LSF. 

Finalement, sept personnes franchissent la porte de l’Académie, discours bien rôdé en tête. L’enseignement en LSF est un droit, la loi du 11 février 2005 qu’une circulaire du ministère de l’Education Nationale est venue compléter reconnait la LSF comme une langue à part entière et dispose que tout élève concerné doit recevoir un enseignement en LSF. Encore plus pour le seul PEJS de Paris.

« On demande juste le respect de la circulaire », s’accordent les parents en désignant le texte de loi placardé sur un bout de carton. Hélas, en sortant de cette réunion imposée, Kim Bouveret continuera à se faire du mouron pour ses deux fils pendant un temps. « Encore deux semaines d’attente », souffle-t-elle. Faute de budget et d’enseignant disponible, la situation n’évoluera pas d’ici les vacances de la Toussaint.

Un prochain rendez-vous est d’ores et déjà programmé pour le 26 octobre ; cette fois-ci, elle n’arrivera pas les mains vides : « Les inspecteurs académiques nous ont demandé de chercher des candidats », lance-t-elle. « Ils savent que notre réseau est plus important que le leur ». L’inspectrice académique en charge de l’Ecole inclusive, Madame Lafarge-Villain ne nie pas les difficultés : « Malheureusement les problèmes de recrutement au PEJS de Turenne sont multiples, et ne sont pas propres à Paris. C’est un problème national », s’alarme-t-elle. 

Bricolages et charge mentale

Depuis un mois, la situation est confuse rue de Turenne suite au non-renouvellement de l’ancienne institutrice. Si les premières semaines de cours ont pu être assurées par une AESH (Accompagnant d’Elèves en Situation de Handicap), cette classe nécessite un super-prof : signant et capable d’enseigner à une classe multi-niveaux, du CP au CM2. « En soi, c’est déjà difficile mais là… », déplore le père de Bettie-Mae, élève en CM1.

« Dès qu’il y a un grain de sable dans la machine, nos enfants sont les premiers à trinquer », affirme-t-il. Résultat, après le départ de l’AESH, les élèves se sont vus proposer d’assister aux cours des écoliers entendants, sans en comprendre le contenu. Une « intégration sauvage » pour l’Apes 75, menant parents et élèves à faire grève pendant une semaine.

Dès qu’il y a un grain de sable dans la machine, nos enfants sont les premiers à trinquer

«Nous ne leur envoyons pas le bon message en ne leur proposant que du système D », glisse Barbara, maman d’une enfant sourde. « Ma fille vit la situation à sa façon. Cela s’exprime avec de la frustration et de la colère. C’est une petite fille colérique », plaide-t-elle en souriant. « Les enfants se posent des questions sur l’accessibilité. Ils voient bien qu’ils n’ont pas les mêmes droits que leurs frères et sœurs entendants. Ma fille me demande déjà où elle ira au collège, alors qu’elle n’est qu’en CM1. Ma fille aînée, elle, ne m’avait jamais posé cette question. Toutes ces rentrées perturbées, et le confinement qui a été dur à gérer, ça fait beaucoup » énumère la maman.

Des rentrées des classes déjà houleuses

Comment la classe s’est-elle retrouvée sans enseignant ? En février 2018, l’enseignante en LSF quitte son poste. « Elle n’en pouvait plus de gérer cinq niveaux de classe à la fois », se remémore Kim Bouveret. S’en suit cinq mois avec un professeur « qui n’était ni formé en pédagogie sourde, ni en enseignement signé » selon ses dires – avant l’arrivée d’Anouchka Arroyo à la rentrée suivante.

Adjointe administrative de l’Education nationale depuis 2010, Anouchka Arroyo a « toujours rêvé de devenir professeur des écoles ». Elle passe le CRPE (Concours de Recrutement de Professeur des Ecoles) dans des mauvaises conditions, « par [ses] propres moyens car il y avait très peu ou pas d’interprète », échoue, mais ne perd pas espoir. « J’ai été détachée de mon poste administratif et j’ai reçu une dérogation pour enseigner en septembre 2018. Je n’avais aucune idée de combien de temps j’allais être détachée. Jusqu’à mon entretien de juin 2020, où l’on m’a annoncé que ma dérogation arrivait à son terme », explique-t-elle.

Plus possible pour elle donc, d’enseigner à Turenne. « L’Education Nationale devrait être au courant. Là, le rectorat fait comme s’il découvrait le problème », affirme-t-elle. Anouchka est désormais inscrite en Master de Sciences de l’Éducation. Ses cours débutent ce mois-ci, mais la jeune femme se dit prête à retourner sur les bancs de l’école –élémentaire- s’il le faut. Du côté du rectorat de Paris, les entretiens d’embauche se poursuivent pour trouver la perle rare.

Méline ESCRIHUELA

Photos © Méline ESCRIHUELA

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