Mettez-vous au défi de trouver le moindre parent qui se plaindrait de voir sa progéniture expédier sa scolarité en quelques enjambées, sans même sembler fournir d’effort particulier. Recevoir les félicitations du jury, d’année en année. Des bulletins métronomiquement ponctués de félicitations. Apprentissage record, curiosité naturelle, il arrive peut-être parfois qu’il y ait une petite inclination à la provocation mais qu’à cela ne tienne, la maturité à venir lissera cette tendance. Pas d’interrogations superflues pour la suite, souvent toute trouvée. A l’excellence scolaire devrait succéder l’excellence académique et les ambitions professionnelles qui suivront sont souvent attendues avec une certaine gourmandise.

C’est sans compter ce que la vie réserve d’heureux hasards et de bifurcations en tout genre. Parce qu’il arrive que ces scolarités en apparence sans questionnements ou sans difficultés, amènent vers tout autre chose. Voilà, dans les grandes lignes, l’histoire de Nina, de Fanny ou d’Eloi. Leur tout autre chose à eux ? Se retrouver dans un amphithéâtre en plein milieu de l’été comme quelques 80 autres et s’apprêter à devenir prof de maths, de lettres ou encore d’anglais pour la rentrée. Ils ont donc en commun, au-delà d’une scolarité souvent sans encombre, l’un de ces moments qui comptent dans une vie où l’on se rend compte qu’on n’est pas tout à fait voire pas du tout à sa place et qu’il faut choisir d’en changer, même s’il faut parfois un peu voire beaucoup de courage pour sauter le pas et peut-être encore plus pour l’assumer.

Eloi, qui fera sa première rentrée en septembre, évoque son parcours avec un certain détachement : « J’ai un parcours académique assez classique… Prépa, école de commerce, j’ai fait HEC puis en sortant je me posais beaucoup de questions sur ce que j’allais faire, sauf que j’avais le sentiment de subir une pression sociale sur les attentes qu’on plaçait en moi… ». Il analyse, a posteriori : « Il y a une opportunité qui est tombée… Il y avait deux choses que je voulais pas faire en sortant d’HEC, travailler dans la finance et faire du conseil et j’ai fait ça pendant 1 an. Et puis je suis parti, juste parti, pour rien derrière (…) j’ai beaucoup réfléchi sur ce que c’était que le travail, je me suis renseigné autour de moi avec des chaînes de podcast et je me disais oui mais être prof il va falloir des équivalences ou alors retourner faire un master à la fac ». Et le voilà, à expliquer tout ça posément, quelques mois plus tard. En parlant de sa vie de l’année passée comme si c’était déjà une autre vie.

L’accompagnement du Choix de l’école ne se substitue en rien à l’accompagnement du rectorat, il est complémentaire

Le Choix de l’école, partenaire du ministère de l’Education nationale et de la Jeunesse, accompagne donc ces changements, parfois radicaux. Damien Baldin, co-directeur du programme, revient sur les missions du Choix de l’école et précise : « Nous souhaitons permettre à de nouveaux profils de s’engager dans le métier d’enseignant. Pour assurer leur réussite, et surtout celle de leurs élèves, nous les préparons à leur première rentrée lors de l’université d’été et nous les accompagnons ensuite pendant leurs deux premières années d’enseignement en collège. » Il clarifie aussi, d’emblée : « Ce n’est pas Le Choix de l’école qui recrute les enseignants. Comme tous les enseignants contractuels, ils sont recrutés par les académies partenaires et ils reçoivent la même formation que tous les autres contractuels (…) L’accompagnement du Choix de l’école ne se substitue en rien à l’accompagnement du rectorat, il est complémentaire. »

Au programme, ateliers thématiques, interventions de professionnels de l’éducation et de partenaires, pour être au mieux face à une classe d’élèves, à tous les plans. C’est la fin de la deuxième semaine de l’université d’été et c’est un vendredi de mi-juillet quelque part entre la chaleur, la torpeur de l’été et un brin de fatigue après un lendemain de soirée entre les futurs enseignants de la promotion. Ce matin-là dans l’amphithéâtre, chacun prend place devant Michèle Rigault, déléguée du Défenseur des droits, venue intervenir sur le thème de la protection de l’enfance. Dans la foulée de l’université d’été, ce sera la première rentrée puis deux ans d’accompagnement avec l’association. Pour favoriser un esprit de groupe entre les enseignants de la même promotion pour partager bonnes pratiques, vision du métier, soutiens et conseils. Il donne aussi la possibilité de bénéficier d’un suivi pour l’après-programme. La contrepartie, si c’en est une, c’est l’engagement d’enseigner au moins deux ans. Pour la promotion de cette année, c’est donc le début de ces deux ans.

Tu vois leur regard posé sur toi et à travers leur regard tu deviens instantanément prof, ça y est !

Pas de doute, elle a pleinement investi les locaux particulièrement spacieux du LIEP (Lycée International de l’Est Parisien). Dans les grands couloirs blancs, on trouve des salles de classe bien sûr, mais aussi un babyfoot, une table de ping-pong et… des salles de repos. A la pause déjeuner, on croise des dizaines de futurs jeunes enseignants. En discutant avec d’autres qu’Eloi, ce sont les mêmes mots qui reviennent souvent. Et ces deux semaines déjà passées permettent aux futurs enseignants, bénéfice précieux, un peu plus de sérénité pour leur première rentrée. On sent qu’ils ont déjà créé des liens et qu’ils ont bien des choses à partager au-delà d’un changement d’orientation. Derrière les baies vitrée, une esplanade et des restanques d’herbes où tout le monde s’est rassemblé pour déjeuner. Entre deux bouchées de sandwichs et quelques blagues pour désamorcer l’angoisse latente, Nina évoque, elle aussi, ses motivations pour rejoindre le programme.

Son parcours est un peu similaire à celui d’Eloi. Scolarisée en REP puis à Louis-Le-Grand, elle file droit jusqu’en prépa pour ensuite étudier en parallèle à Sciences Po et HEC. Ascension un peu fulgurante après ça pour finir, 4 ans plus tard, directrice administratif et financier dans une boite de production. Elle parle très ouvertement de son parcours, de sa passion très communicative pour les lettres et lâche en rigolant : « J’étais pas une fan d’excel … Et j’ai été poussée dans des retranchements dans lesquels je voulais pas aller (…) j’ai essayé de faire plaisir à mes parents pendant longtemps et puis voilà ! (…) Quand j’étais plus jeune, j’ai vu le truc social, ce déterminisme, en action… À un âge où on nous demande d’être adulte trop tôt ! » Son parcours personnel, ses souvenirs, et son entourage donnent du relief à la perspective d’enseigner : « J’essaierai d’apporter le minimum vital pour se débrouiller dans la société pour ceux qui arrêteront à 16 ans. » Elle tient aussi à ouvrir les horizons  : « Je ne suis pas blanche, je peux aussi montrer que c’est possible un parcours d’excellence à la française ! »

Comme Eloi et Nina, il y a aussi Océane, son regard joyeux, plein d’énergie, et le ton de sa voix enjoué. Elle revient sur sa première année d’enseignement puisqu’elle est de la promotion précédente : « Tu vois leur regard posé sur toi et à travers leur regard tu deviens instantanément prof, ça y est ! T’oublies tout, j’oublie complètement que j’ai pas mangé que je suis crevée, je suis complètement là pour eux ! (…) Et le Choix de l’école intervient énormément, nous a vraiment accompagnés pour comprendre les programmes ! » Il y a aussi Florian ou  encore Fanny qui a passé 6 ans chez Disneyland avant de raccrocher pour de bon et sans regrets avec le marketing. Quand on les croise dans le couloir du lycée, tous ont en commun cette énergie, cette petite lueur dans le regard, qui fait qu’on les imagine très bien devant une classe.

Une sur-représentation des sur-diplômés

Au milieu de toute cette énergie, il pourrait y avoir une petite interrogation face au tableau très harmonieux que montre l’association. En effet, dans les couloirs et au sein de chaque promotion jusqu’à présent, les profils les plus représentés dans les promotions successives restent les profils de grandes écoles, HEC, ou Sciences Po notamment. Lorsqu’on l’interroge sur le sujet, Damien Baldin justifie : « Ce ne sont pas les seuls profils mais effectivement, aujourd’hui, nous avons une majorité de personnes issues de grandes écoles. C’est important de montrer que le métier d’enseignant peut faire partie des horizons professionnels après une scolarité dans les écoles considérées comme les plus prestigieuses de notre système éducatif. » Pour autant l’association est aussi ouverte à d’autres profils, notamment d’université. Elle accompagnera d’ailleurs à partir de septembre quelques enseignants dans des collèges de Marseille cette fois, pour « se développer dans des territoires hors d’Ile-de-France qui relèvent à la fois de l’éducation prioritaire et des territoires qui sont les moins attractifs pour l’équipe enseignante. »

Quand ils parlent de leur engagement et de ce qu’ils veulent construire, force est de constater que les futurs nouveaux enseignants arrivent à convaincre et à transmettre leur enthousiasme. Nina conclura, avant de partir: « Je crois qu’on a fait ce choix pour les bonnes raisons … » L’instant d’après, on croise un couple, avec une poussette. Autour d’eux, on entend aussitôt : « Ah ! Lui c’est un bébé le Choix de l’école tiens ! » Il faut croire que les convictions attirent les convictions. Et que, sans trop de surprise, avec des convictions, on peut changer non seulement radicalement de carrière, mais aussi fonder une famille. Entre autres choses.

Anne-Cécile DEMULSANT

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