Je me suis levée tôt ce matin. Une chambre qui donne sur la Nationale à neuf pistes, c’est bigrement efficace comme réveille-matin. A 6h45, je suis venue me poster dans le hall de l’hôtel Eden. J’ai rendez-vous avec Laurent, un jeune homme que j’ai croisé à la réception. Hier, alors que j’attendais Serge et Paolo, pour aller suivre l’entraînement de foot du RC Blanqui, j’ai entendu le réceptionniste tunisien lui dire: « Ca doit faire une sacrée différence avec chez vous! ». 

Je me suis mêlée à leur conversation et lui ai demandé où c’était « chez lui. » Je viens de Chalon-sur-Saône, entre Dijon et Lyon, en Bourgogne ». A vingt-sept ans, Laurent vient deux fois par semaine à Bondy, enseigner à Nicolas Ledoux, le plus grand lycée professionnel de Seine-Saint-Denis. Il dort à l’hôtel Eden. Laurent estime qu’environ 600 à 800 élèves fréquentent l’endroit. Il m’explique tout cela sur le chemin de l’école, son seul moment de libre aujourd’hui avant de retourner en Bourgogne. Il fait encore nuit dehors. 

Et très froid. Nous cheminons au bord de la Nationale 3. Le bruit est infernal. Je prends des notes en marchant et surtout en essayant d’éviter les nids de poules sur le trottoir. Mes mains sont gelées, j’ai de la peine à écrire, mais je n’ai pas envie de perdre une miette de ce qu’il raconte. S’il vient de Bourgogne pour enseigner la menuiserie, c’est qu’il n’a pas le choix. Personne ne vient de son plein gré enseigner à Bondy. Ici, les enseignants sont désignés volontaires.

Pour ne pas se voir « retirer son concours », ses chances d’être titularisé comme enseignant, Laurent doit passer par la case « cité dans la banlieue parisienne ». La seule possibilité d’être exempté, c’est d’être marié et d’avoir des enfants. Même s’il savait ce qui l’attendait, son premier choc a été de constater les conditions de vie de la population. Il désigne d’un geste les immeubles autour de nous, à perte de vue: »Ici les gens sont entassés dans des conditions déplorables. Il y a des familles à longueur d’année dans l’hôtel. Nos jeunes, ils sont en permanence dans l’agressivité, même entre eux. Il ne peuvent pas faire deux phrases sans placer dix gros mots dedans. Même si à l’école ils sont dans un autre monde, ils ne peuvent pas parler autrement que d’habitude », regrette l’enseignant. Et cela donne quoi lorsqu’ils empruntent un crayon? « Fils de pute donne-moi ton crayon sinon je te pète la gueule! ».

Evidement au début Laurent était choqué. Il leur demandait de recommencer la même phrase en parlant correctement. « Mais cela faisait monter la pression. Leur enlever ce langage c’est leur ôter leurs repères ». L’enseignant qui a lui-même été animateur et directeur d’une maison de quartier déplore qu’il n’y ait pas plus de mixité sociale. « L’école reproduit le ghetto, tous les élèves viennent du même moule ». 

Des élèves qui ne sont pas très motivés. « Le taux d’absentéisme est élevé, dit-il. Il en manque souvent 2 sur 10, pour des « des raisons familiales » comme ils disent ». Et autant dire qu’aux réunions de classes, il ne voit pas souvent de parents; ce sont souvent les grands frères ou un oncle qui débarquent. « Les parents ont démissionné ». 

Et que pense-t-il des jeunes qui affirme que l’école ne sert à rien, qu’ils n’auront jamais de travail? »Ce n’est pas vrai car il y a un marché énorme dans la région parisienne. En fait, c’est qu’ils n’ont ni envie de quitter cet endroit ni envie de se salir les mains ». Et que lui inspire tout cela? « Rentrer au plus vite chez moi. Personne ne peut vouloir venir travailler ici ». 

Bonne chance Laurent!

Par Sabine Pirolt

Sabine Pirolt

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