Vendredi, j’ai repris le chemin du lycée. Depuis plusieurs semaines, les médias relatent des faits graves de violence en milieu scolaire. Des professeurs manifestent et Luc Chatel, le ministre de l’Éducation nationale, annonce des états généraux de la sécurité à l’école. Alors, direction le lycée Eugène-Delacroix à Drancy, en Seine-Saint-Denis.

Dès mon arrivée, je croise un des professeurs à qui j’avais proposé un rendez-vous. Il m’apprend que la veille, lui et des collègues étaient en grève, mais il m’annonce la couleur : « J’ai eu votre mot, mais je ne souhaite pas parler de sécurité. » En fait, j’avais rédigé un mot à ce professeur en lui adressant les interrogations que poserait mon reportage. « Y a-t-il un réel sentiment d’insécurité ? Percevez-vous une augmentation et une aggravation des actes de violence ? »

Je m’entretiens finalement avec un professeur d’histoire-géographie. On s’installe dans le laboratoire d’histoire où règne l’effervescence. Au même moment, l’équipe d’histoire prépare une lettre à l’inspection pour s’opposer à la réforme du programme d’histoire. e professeur m’accorde tout de même un peu de son temps. « Quand je viens enseigner, je n’ai ni un sentiment de peur, ni d’insécurité », dit-il. On ne peut pourtant nier qu’il existe des actes de violence. Au lycée Adolphe Chérioux de Vitry-sur-Seine (94), deux agressions ont eu lieu en l’espace d’un mois. Mais pour le professeur, « on ne peut pas utiliser l’affaire du cutter, un fait divers, pour tirer des conclusions. Je constate une utilisation de ces évènements pour mettre en avant un problème de sécurité. »

S’ils étaient en grève la veille, ça n’était donc pas pour manifester contre l’insécurité à l’école. Le professeur décrit une autre violence, une « violence sociale ». « Ce que je vois au quotidien, ce sont ces jeunes de plus en plus exclus du système scolaire. Concrètement, en début d’année, j’ai vu ce ballet d’élèves qui naviguent d’établissement en établissement pour trouver un lycée. »

En traversant le bâtiment, j’aperçois un préfabriqué. Le professeur m’apprend que cette construction répond au problème du manque de salles. A Delacroix, il y a entre 1800 et 2000 élèves et apparemment, pas assez de places. Il me confie que l’équipe d’histoire est privilégiée, elle est la seule à disposer d’une salle adéquate pour se réunir.

Puis, il revient sur la question de la « sanctuarisation » des établissements scolaire. Pour lui, l’école est un lieu déjà beaucoup trop fermé. « Les élèves n’ont pas suffisamment accès au lycée, on devrait rouvrir le lycée. Ici, on a un CDI (Centre de documentation et d’information, ndlr) qui tient avec un poste en moins, du coup, on ne peut pas le laisser ouvert jusqu’à 18 heures. Les élèves devraient pouvoir y avoir accès comme on peut accéder aux bibliothèques universitaires. D’ailleurs dans ce CDI, il y a moins d’une dizaine d’ordinateurs en libre accès. Pour 1800 élèves ! Il y a un climat de méfiance qui s’installe, les autorités scolaires ne font plus confiance aux élèves. Pourtant, depuis des années, je laisse mes affaires dans ma salle de classe en présence des élèves, pas une seule fois je me suis fait voler quelque chose. »

Je lui confie alors les souvenirs que j’ai de ma scolarité au lycée, et lui fait part de mon regret de ne pas avoir vu des professeurs qui œuvraient d’eux-mêmes pour créer des dynamiques d’ouverture. Le souvenir de ne pas aller en sortie, de ne pas avoir de moments pour décrypter la presse, réfléchir sur l’actualité, débattre. « On essaye. Moi je tente d’inscrire mon cours dans le présent en faisant des parallèles avec le monde actuel, en apportant des journaux, on essaye d’organiser des sorties. Mais soyons clairs, la lourdeur du programme et le casse-tête administratif pour organiser une sortie nous limitent. On travaille en flux tendu, toujours dans l’urgence. »

Pas de problèmes d’insécurité, alors pourquoi des professeurs réclament-ils plus de surveillants ? « C’est un faux problème. Quand ils disent qu’il faut plus de surveillants pour plus de sécurité, moi je me remémore mon passé d’étudiant. A l’époque j’étais surveillant en externat, et nous avions un vrai rôle. On était le relais entre les élèves et le corps enseignant, on mettait nos connaissances au service des élèves. » Plus tard, au détour d’un couloir, trois élèves de 1ère me le confirment « Nous les surveillants on ne leur parle pas. Ils (les élèves, ndlr) ouvrent la grille, ils la ferment. »

Je tombe sur une salle où des élèves attendent, inactifs, un surveillant les chaperonne. J’entre et entame une discussion. Se sentent-ils en sécurité ? Oui. « Il y a toujours des petites bagarres, parfois de plus grosses, mais c’est partout pareil, depuis toujours »,dit l’un d’entre eux.

J’interpelle le surveillant, lui demande comment il perçoit son rôle. « Nous, on est là pour surveiller, voilà, rien de plus. Parfois, on aide les élèves dans leurs devoirs lors de l’étude. » Je lui rapporte ce que j’ai entendu, le sentiment des élèves que les surveillants n’étaient pas très utiles. « Vous voulez dire qu’on ne sert à rien ? » Je lui dis que je me demande simplement s’ils ne peuvent pas lancer des initiatives puisque, a priori, là, les élèves ne font rien, ils perdent leur temps dans une salle sinistre. « Vous avez une idée vous ? Nous on est là pour leur sécurité. Si on n’était pas là, ils ne resteraient pas calmes ? Quand il y a une bagarre, on les sépare, mais normalement vous savez on n’a même pas à faire ça. On n’est pas là pour ça. » Paradoxal. Un élève qui semble apprécier le surveillant le taquine « Tu crois que c’est toi qui nous protèges, tu vas empêcher une bagarre, toi ? » Ils rient.

Je les laisse, me rends à l’étage, je dois discuter avec un professeur de philosophie. Il me fait entrer dans sa classe, et une discussion s’engage avec tous les élèves. Ont-ils, eux, l’impression que la violence devient inquiétante. Une élève s’exprime : « Oui, plus le temps passe, et plus il y a des actes de violence. » Dans leur lycée ? « Non, pas tellement ici, mais à Vitry par exemple, on a vu à la télé. » A-t-elle peur quand elle vient au lycée ? « Non, quand même pas », dit-elle en riant.

Une élève au fond de la classe prend la parole : « Moi je trouve que les médias en font trop. On a l’impression qu’ici il se passe des choses très graves, qu’on risque notre vie, mais au quotidien ce n’est pas ce qu’on vit. » Je demande au professeur ce qu’il en pense. « On voit à la télévision des professeurs qui s’expriment et qui disent avoir la peur au ventre en venant au lycée. Cela on ne l’a pas inventé. Mais je ne crois pas que ce soit vrai chez nous. On peut par contre se sentir en insécurité pédagogique. La violence que moi je peux ressentir, c’est une violence passive. J’ai besoin pour mon cours que les élèves soient attentifs et actifs. Là c’est difficile. »

Pas de violence, alors ? « On ne vit pas dans le monde des Bisounours. Mais ce qu’ils disent au 20 heures n’arrive en tout cas pas aussi souvent qu’ils le disent. Je ne peux pas comparer ce lycée avec un autre, mais je peux avoir un regard sur la durée. Ce que je constate, c’est qu’il n’y a pas plus de violence qu’il y a 10 ans. Et quand il en advient, c’est plus souvent aux abords du lycée, rarement à l’intérieur. Ce que je trouve violent, personnellement, c’est la violence des réformes. » « Violence » des réformes, « violence » des coups : parle-t-on de la même chose ?

Joanna Yakin

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