« On voudrait une part du gâteau parce qu’on en a marre d’avoir que des miettes », résume Lolo, employé âgé de 54 ans, de Dassault Aviation, sur le site d’Argenteuil. L’entreprise florissante a signé début décembre un contrat record de 14 milliards d’euros pour la vente de 80 avions de chasse Rafale aux Emirats Arabes Unis. De l’autre côté de la chaîne, les employés demandent des revalorisations salariales face à la pénibilité et l’inflation, avec un mouvement social lancé au mois de mars dernier.

Une prime pour éteindre la grève

Le 17 décembre dernier, face au blocage de sept des neufs sites français du groupe, la direction a décidé d’offrir une prime de 500 euros issue des bénéfices tirés du nouveau contrat d’armement. Les salariés qui touchent une rémunération inférieure à 3 fois le montant du SMIC, recevront une deuxième prime du même montant.

Mais alors que les syndicats, notamment la CGT, demandaient une augmentation salariale nette de 200 euros, au vu des bons résultats du groupe, la direction a annoncé avoir trouvé une issue au terme d’une quatrième négociation annuelle sur les salaires. Ce sera 3,75% pour les cadres, 3,5% pour les non-cadres avec seulement 1,8% d’augmentation générale. Un accord qui n’a pas été signé par la CGT, ni la CFDT.

La CGT est le syndicat majoritaire depuis l’ouverture de l’antenne à Argenteuil en 1952. « On n’est pas sur une bataille entre cadres ou non-cadres. C’est vraiment une injustice pour les salariés qui se sont démenés pendant le Covid. Nous on se battra toujours pour avoir mieux et les salariés ne comptent pas lâcher. C’est inadmissible surtout lorsqu’on voit les contrats qui ont été signés par Dassault », constate Romain Clerc trésorier CGT Dassault aviation Argenteuil qui rappelle que cette augmentation ne représente qu’une trentaine d’euros pour beaucoup. Le syndicat continue d’ailleurs ses appels à la grève, et demande « une usine vide par tous les moyens », le mercredi 22 décembre prochain.

Des milliards de chiffres d’affaire contre une trentaine euros d’augmentation sur la fiche de paie

« On nous demande toujours plus, pour au final gagner moins. Avec l’inflation, 30 euros, ça ne suffit pas, et c’est comme si on perdait du salaire », expose Alex, hydraulicien de 27 ans au sein de Dassault-Aviation, venu faire entendre sa voix sur le piquet de grève.

Tous les vendredis, mais aussi les autres jours de la semaine, une majorité d’hommes et quelques femmes travaillant pour la multinationale rejoignent la grève avant de retourner aux fourneaux. À partir de 14 heures, depuis la rue du Parc à Argenteuil, on peut percevoir près d’une centaine d’ouvriers qui manifestent à l’intérieur du site de Dassault Aviation.

Musique, banderoles CGT et CFDT, et discours, le cortège traverse le site jusqu’à une autre entrée située boulevard du Général Delambre. Les couleurs rouge, jaune et orange des logos se mélangent aux vêtements sombres de ces salariés qui répondent à l’appel à la grève du syndicat CGT depuis près de neuf mois. Ils ont la vingtaine ou approchent de la retraite, mais tous désirent la même chose : une augmentation de salaire plus importante et digne, après une année 2020 où l’entreprise a enregistré un bénéfice de 303 millions d’euros de bénéfice. À cela s’ajoutent des ventes en cascade de l’avion de chasse Rafale, par les Emirats Arabes Unis, l’Egypte, la Grèce, la Croatie, ou encore l’Indonésie.

Depuis près de 9 mois, et plusieurs fois par semaine, les ouvriers manifestent sur le site de Dassault Aviation à Argenteuil.

Vêtu d’un gilet CGT, assorti à sa bannière l’élu CSE et trésorier du syndicat des travailleurs, Romain Clerc, expose leur demande : « Il y a des augmentations générales et individuelles. Là on ne parle que des générales. On propose à un ouvrier en moyenne 32 euros pour les plus bas salaires et à un cadre jusqu’à 178 euros. Nous [la CGT] demandons 200 euros pour tout le monde, cadres et non-cadres. »

Pendant la crise sanitaire, des heures supplémentaires avaient été demandées par la multinationale pour accélérer la production d’avions à des salariés dont certains ont fait des horaires de nuit. Pourtant, la réponse économique de Dassault, à la trésorerie multimilliardaire, frôle le mépris pour ces mains qui construisent le prestige de l’entreprise. Nous avons tenté de contacter Dassault qui a répondu ne « pas être intéressé » par nos questions avant de nous raccrocher au nez.

Je travaille pour même pas un SMIC au final, et je ne suis pas le seul.

S’il y a des sourires dans l’assemblée, cela n’enlève rien à la détermination de ces salariés qui ralentissent la production par la grève afin de se faire entendre. Alors que les basses résonnent encore sur le parvis, Jean-Claude, 57 ans, raconte qu’il travaille depuis huit ans dans l’entreprise en tant qu’ajusteur. L’homme a une expérience de 40 ans dans l’aéronautique et accumule des diplômes techniques. « Je gagne 1.800 euros par mois, je trouve ça méprisant de proposer une augmentation de 30 euros pour les ouvriers, par rapport aux métiers qu’on fait. Ce qui m’a fait mal c’est que la prime d’intéressement avait déjà été divisée par deux l’an passé. L’année dernière, il n’y a pas eu d’augmentation, alors, cette année j’espérais un peu plus », fait-il savoir, déçu.

« Quand on parle des milliards, on pense tout de suite aux actionnaires mais pas aux ouvriers. Surtout que Dassault a signé de gros contrats, 16 milliards avec les Emirats Arabes Unis, sans compter l’Inde ou l’Egypte », énumère Jean-Claude. Le décalage entre les sommes des ventes et les augmentations des ouvriers ne sont pas les uniques raisons de la colère. C’est un véritable malaise qui s’installe, autant que la précarisation du niveau de vie pour ces travailleurs. « Là on n’aura rien », s’inquiète Jean-Claude qui pense aux factures.

Je travaille pour même pas un SMIC au final et je ne suis pas le seul. Alors, je vais moins chauffer cet hiver.

Durant la discussion avec son collègue, François Laurent, 55 ans, explique qu’il doit jongler entre dépenses quotidiennes et privations avec finalement 1100 euros qui maigrissent vite. « Cette année, j’ai dépensé 500 euros de fioul de plus. L’essence a augmenté et je fais 72 bornes aller-retour, c’est 300 euros de gasoil, pour venir travailler. Je travaille pour même pas un SMIC au final et je ne suis pas le seul. Alors, je vais moins chauffer cet hiver et ça ne sera plus de restaurants, moins de loisirs pour nous et d’activités pour ma fille », déplore le magasinier. Boucler dignement ses fins de mois devient une préoccupation grandissante pour les ouvriers.

Nous, on voudrait une part de gâteau parce qu’on en a marre d’avoir que des miettes et qu’ils fassent autant de différences entre les cadres, dans les bureaux et nous qui les construisons.

Alors que le rassemblement prend fin, dans les derniers sifflements et bruits de klaxons, celui qui se fait appeler Lolo, 54 ans, syndiqué CGT, prend la parole. « On a bien conscience que la galère, c’est le quotidien de millions de Français. Mais là, on a la chance d’être dans une entreprise qui a des marchés. On en a marre qu’ils fassent autant de différences entre les cadres, dans les bureaux, le management et nous qui les construisons. Ils ont besoin de nous, on a besoin d’eux, c’est un travail en commun. Mais on ne peut pas laisser un maillon de la chaîne pourrir sans que tout explose. »

Des mois de conflit social en plus d’un métier pénible sur la chaîne de fabrication

Lolo, tuyauteur et salarié depuis 17 ans dans l’entreprise, témoigne qu’en cette année de crise et de sacrifices, la réaction de la direction a créé du ressentiment. « Ça fait des mois qu’on en parle en CSE (Comité social et économique), mais la direction ne nous écoute pas. Ils se disent qu’on va gueuler pendant trois, quatre jours et après ça sera fini. Sauf que cette année, on leur a bien dit qu’il y a une colère qui monte. »

La communication difficile avec les supérieurs et la pénibilité des tâches renforcent la légitimité que les ouvriers attribuent à leur demande. « On est débout à 5 heures du matin, on est sur la chaîne dans des positions ergonomiques qui ne sont pas faciles. D’ailleurs sur la chaîne, c’est des jeunes en majorité car les vieux, comme moi, sommes cassés et placés dans d’autres ateliers où les efforts physiques sont moins difficiles. On fabrique des avions à 100 millions d’euros pièce et on aimerait bien avoir un retour sur notre investissement. »

Nous on aime nos métiers, et Dassault serait gagnant à le revaloriser, aussi par la paie.

Une jeunesse mobilisée

Malgré un conflit intersyndical au sujet de l’acceptation d’une des propositions du siège, il y a bien une entente et une solidarité intergénérationnelle pour ceux qui refusent la grille proposée par Dassault. Les jeunes de l’entreprise ressentent eux-aussi un manque de considération plus général.

Cyril, 30 ans, est hydraulicien tout comme Alex, 27 ans, qui l’accompagne. « Si on parle deux minutes de la reconnaissance chez Dassault, ça fait huit ans que je suis à l’atelier, et Alex six ans. Pourtant, on a évolué que d’un coefficient sur la grille de salaire alors que nous sommes montés en compétence. » Alex, entré deux ans plus tard que son collègue, atteste toucher le même salaire que lui à ce jour.

Si l’avion peut voler, c’est avec notre certification. Je pense que ça ne mérite pas un salaire de 1700 euros par mois.

« On ne se sent pas considérés ou récompensés financièrement au fil de l’année. Pourtant nous avons des responsabilités, c’est nous qui certifions de la qualité et des normes du rafale. Si l’avion peut voler, c’est avec notre certification. Je pense que ça ne mérite pas un salaire de 1700 euros par mois. On tient avec les primes, du fait qu’on se lève à 4 heures du matin, qu’on travaille seulement à deux ou qu’on finisse à 23 heures la semaine suivante », confie Cyril.

Alex, juste à côté de lui, acquiesce : « On comprend qu’en substance si on n’est pas content, on doit chercher du travail ailleurs. Mais justement, si on fait tout ça, c’est parce qu’on aime ce qu’on fait, sinon on irait autre part. Ils ont pris du temps pour nous former, et nous, on veut tirer la boîte vers le haut. On aime nos métiers et Dassault serait gagnant à le revaloriser, aussi par la paie ».

Et alors que les salariés se redirigent vers leurs ateliers, Cyril, du haut de ses 30 ans, met le doigt sur une gêne collective. « C’est vraiment un malaise intérieur, ce n’est pas uniquement une histoire d’argent. » Et si Dassault a validé les dernières NAO (négociation obligatoire en entreprise, NDLR), de nombreux ouvriers veulent continuer la lutte, en ne renonçant pas à leur droit de grève.

Amina Lahmar

Dassault a refusé de répondre à nos questions.

Articles liés

  • À Stains, Moulinot créé de l’emploi grâce aux biodéchets

    L’entreprise Moulinot s’est installée à Stains, en Seine Saint-Denis en 2019. Pionnière de la collecte et de la valorisation des biodéchets en France, elle contemple aujourd’hui un avenir économique radieux. Entreprise d’économie sociale et solidaire elle souhaite former à ces nouveaux métiers et créer de l’emploi sur le territoire. Reportage.

    Par Rémi Barbet
    Le 12/01/2022
  • Dans les quartiers, le nouveau précariat de la fibre optique

    #BestofBB Un nouveau métier a le vent en poupe dans les quartiers populaires : raccordeur de fibre optique. Des centaines d’offres d’emploi paraissent chaque jour, avec la promesse d’une paie alléchante. Non sans désillusions. Reportage à Montpellier réalisé en partenariat avec Mediapart.

    Par Sarah Nedjar
    Le 28/12/2021
  • Grève des sans-papiers : « On bosse ici ! On vit ici ! On reste ici ! »

    En Île-de-France, près de 300 travailleurs sans-papiers ont entamé une grève face à un système d'emploi qui pousse à l'exploitation durable sans régularisation. Une main d'oeuvre pas chère, qui subit des cadences toujours plus difficiles dans des secteurs clés de la vie quotidienne. Reportage.

    Par Olorin Maquindus
    Le 27/10/2021