Wafaa El Yazid

Quand Hind est au collège, en quatrième, elle sait déjà le métier qu’elle exercera plus tard : décoratrice. Adolescente, alors que les filles de son âge parcourent les allées de vêtements au marché de Sarcelles, ce sont les vitrines de meubles devant lesquelles elle reste ébahie. A la maison, elle aide sa mère à mettre des décorations sur les robes qu’elle coud. Issue d’une famille modeste, elle baigne ainsi dans la décoration en faisant de la récupération à customiser. Tous les ans, le papier peint de la maison est changé. Une année sur deux, ne partant pas en vacances l’été, elle passe son temps à relooker des chaises, des meubles. Elle y consacre aussi parfois ses autres vacances le reste de l’année. C’est quelque chose qui la passionne alors pour elle c’est une évidence d’exercer un jour ce métier. Sa conseillère d’orientation voit pourtant son avenir autrement, « ce n’est pas un métier pour toi », lui dit-elle simplement. Son rêve s’effondre et c’est au hasard qu’elle choisit de poursuivre sa scolarité dans un BEP secrétariat. L’école ce n’est par pour elle, c’est pourquoi après avoir décroché son diplôme, elle s’oriente vers un contrat de qualification. Elle se dit qu’elle sera au moins rémunéré pour son travail. Le secrétariat ne la passionne pas. Toutefois, habituée à percevoir un salaire, elle accepte de continuer à travailler pour l’employeur qui l’a prise en contrat de qualification. Hind ne tient pas plus de six mois et abandonne cet emploi où elle ne se sent pas épanouie. Elle devient ensuite vendeuse chez Conforma. Un emploi qu’elle apprécie un peu plus car parmi ses tâches elle s’occupe de la mise en scène. Elle y reste un an puis à l’attente d’un heureux évènement, elle s’arrête pour s’occuper de son enfant. Elle choisit par la suite de travailler à la Poste avec des horaires matinaux. Ainsi elle peut profiter de sa fille le reste de la journée.

Sa passion pour la décoration est alors mise de côté jusqu’au jour où elle rencontre une amie, Kady, qui est styliste. Elle lui parle d’un poste de conseillère bien-être et beauté. Elle devient une sorte de coach, conseillère de jeunes femmes qui veulent se mettre en valeur. En collaboration avec Kady, elle donne des conseils pour maigrir ou s’habiller par exemple. Seulement elle se rend compte très vite que leur tarif dans leur quartier n’est pas abordable pour tous. Hind se souvient de cette fille qui a dû aller récupérer la somme en demandant à son frère, son oncle, ses cousins…C’est à ce moment là qu’émergea l’idée de créer une association. Le temps d’effectuer les démarches pour la monter, Kady lui conseille de suivre une formation de décoratrice. Hind est frileuse, mère de deux enfants, elle ne se voit pas retourner sur les bancs de l’école. Elle finit par se jeter à l’eau et poursuit une formation par correspondance tout en continuant son activité. Au bout de deux ans, son certificat en poche, Hind n’arrive pas à démarrer. Un manque de confiance en elle l’envahit. C’est son frère qui lui permet de mettre le pied à l’étrier. En effet, avec un ami, il achète une pizzeria. Il confie à sa sœur la charge de la déco. Une première vitrine qui va faire marcher le bouche à oreille. Hind continue de s’entraîner dans son nouveau métier en se chargeant de la décoration chez ses amies ou des restaurants. Chargée de confiance, elle a ses premiers contrats avec la publicité ou le cinéma.

C’est un nouveau rythme qui commence pour elle. Le monde de la déco n’est pas ce qu’elle pensait : horaires indéterminés, travail le dimanche, appel la veille pour travailler le lendemain…Sa vie familiale est compromise et il lui manque quelque chose : le côté humain. « Je travaillais mais il me manquait le côté humain. Quand j’étais plus jeune, je voulais être soit assistante sociale, soit avocate pour aider les gens. Mais on m’a dit que j’étais trop empathique pour devenir assistance sociale. Et je n’aimais pas l’école alors j’ai vite abandonné mon projet de devenir avocate » raconte-t-elle. Alors qu’elle commence à être connue dans son quartier, elle se fait souvent interpeller pour prodiguer des conseils de décoration. Elle se rend compte qu’il y a un réel besoin et que les gens évoquent souvent le tarif trop élevé d’un professionnel en décoration. Elle se sent touchée et aimerait créer une société qui proposerait des prix attractifs. Son comptable l’en dissuade en lui expliquant que son entreprise ne tiendrait pas. Hind décide de créer l’association « Espoir et création » en 2008, pour donner de l’espoir aux habitants. Après deux ans de bénévolat, elle met en place des ateliers créatifs, redonne une seconde vie aux vieux meubles. Elle se fait connaître dans la ville et participe à des projets de rénovation. Elle participe ainsi notamment dix mois bénévolement à la mise en place d’un musée éphémère. Ce sont pas moins de 150 artistes qui se retrouvent alors exposés dans un vieil immeuble voué à la destruction.

« Je veux continuer dans l’associatif car j’aime les habitants. J’ai envie de partager. Je partage des moments conviviaux avec les femmes de mon quartier qui n’ont pas l’habitude de sortir. J’adore bosser avec les gamins… » explique-t-elle. Hind confie aussi qu’elle ne veut pas faire de l’art pour l’art mais de l’art engagé, utile. Elle raconte par exemple son expérience avec ces 14 élèves en échec scolaire, de son « ancien collège qui l’a désorienté« . Elle a été contactée pour créer avec eux une montgolfière. Mais pour elle cela n’avait pas grand intérêt. Elle propose donc une autre idée : créer un agenda en y intégrant des parcours atypiques de personnes qui ont réussi. On y voit notamment Rokhaya Diallo et Raphal Yem (journalistes), Tony Lemale (architecte d’intérieur) ou Marchal Shakka (ancien professeur devenu artiste-peintre). Ce projet a permis, entre autre, à l’une de ses élèves un peu rebelle, Coralie, de trouver sa voie : devenir styliste en entrant dans une école de design. Ses notes s’améliorent, ce projet l’a transformé. Cet agenda pour la rentrée 2012-2013 est aujourd’hui distribué dans tous les établissements de sa ville. Une fierté pour elle mais aussi pour sa fille Layana, 11 ans et demi, qui n’hésite pas à dire à ses camarades que c’est sa maman qui l’a fait.

Hind a des projets plein la tête et maintenant qu’elle a un local, elle va enfin pouvoir les mettre à exécution. Elle a trouvé sa voie : concilier créativité et social. Espoir et création prend vie, Hind a enfin matérialisé son envie. Mais Hind n’en reste pas là, elle a un nouveau challenge à relever : créer une ligne de meubles.

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Chahira Bakhtaoui

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