Cette enquête a été publiée pour la première fois par Mediapart le 16 novembre 2019

« Pas le profil »« ne correspond pas au paysage alsacien demandé »… Ces phrases d’une violence sans fard donnent un aperçu des discriminations vécues par les hôtesses d’accueil non blanches. D’après des témoignages recueillis par le Bondy Blog, celles-ci vont bien au-delà du sexisme et du harcèlement « ordinaires » qui sévissent dans le secteur, et que la polémique sur les « hôtesses podium » du Tour de France avait exposés l’été dernier au grand jour. Pour les femmes racisées, c’est une double peine.

L’hôtesse idéale, en effet, est une étudiante, mince et blanche – une définition à peine caricaturale. La sociologue Gabrielle Schütz, autrice de Jeunes, jolies et sous-traitées : les hôtesses d’accueil (éd. La Dispute, 2018), résume les choses ainsi : « Pour les agences d’hôtesses et leurs clients, le prestige va avec le fait d’être blanche. »

Au salon international de l’automobile de Genève. © Reuters

Au salon international de l’automobile de Genève. © Reuters

Ce n’est pas que la profession serait fermée aux hôtesses non blanches, mais les discriminations opèrent de façon insidieuse. « Elles ont deux filtres à passer, explique Mathilde, employée d’une agence parisienne. Est-ce qu’elles sont belles, puis est-ce qu’elles ne sont pas trop typées ? » Dans une profession où l’apparence est une valeur marchande, il arrive que la couleur de peau soit un outil « diversité ». Mais c’est surtout un handicap : une fois recrutées, les hôtesses racisées sont souvent écartées des missions les plus prestigieuses.

Si les expériences des hôtesses témoins ou victimes de racisme varient entre l’impression d’être « un produit low cost » et de remplir un « quota », une constante demeure : la légèreté avec laquelle les agences observent le code du travail, entretenue par les logiques de sous-traitance.

On compte d’ailleurs plus de 400 agences en France. L’une des plus grosses, Phone Régie, affichait un chiffre d’affaires de près de 118 millions d’euros en 2018 (avec un résultat en baisse à 5,8 millions d’euros). Autres mastodontes : Mahola hôtesses (27,5 millions de chiffre d’affaires) ou Pénélope (14,4 millions). Mais il y a aussi des structures à taille humaine, comme les agences Trinity ou Kalitess, qui atteignent respectivement 2 et 1,6 million d’euros de chiffre d’affaires. En clair : s’il est lucratif, ce marché est surtout très concurrentiel. Avec quelles incidences ?

« Nos candidats sont rigoureusement sélectionnés selon vos exigences », peut-on lire sur le site d’une agence d’hôtesses. Au point qu’un client pourrait demander une hôtesse blanche ? Rappelons que la loi est claire : « Aucune personne ne peut être écartée d’une procédure de recrutement […] en raison de son appartenance ou de sa non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation ou une prétendue race », prévoit l’article L1132-1 du code du travail. Certains milieux connaissent des exceptions, celui de l’art notamment, « où l’on peut employer quelqu’un en tenant compte de sa couleur de peau ou de caractéristiques particulières, mais en aucun cas celui des prestataires de services », précise MClara Gandin, avocate en droit social au sein du cabinet Boussard-Verrecchia.

Six agences contactées, des réponses hallucinantes

Pour nous faire une idée nette de l’état de ces discriminations, nous avons contacté six agences, en nous faisant passer pour des notaires et des commerciaux avec cette demande : « Avoir des hôtesses de type européen. » Nous avons appelé une première agence en reconnaissant nous-mêmes que cette requête pouvait être délicate. « C’est noté, je comprends mieux votre demande, donc des profils type européen, d’accord, très bien », nous a répondu sereinement l’agence. Devant si peu de gêne, nous nous sommes ensuite montrées plus explicites : « Si les hôtesses peuvent être blanches… » Réponse : « OK, ça marche. » Un autre interlocuteur, lui, a ricané et nous a confortées dans l’idée qu’il n’y avait pas de raison de filtrer cette information : « Allez-y, allez-y, n’hésitez pas, dites-moi ! »

Certains nous ont recommandé de mentionner nos critères dans la demande de devis, et de ne pas hésiter à en ajouter s’ils nous en venaient à l’esprit. Au fur et à mesure, nous avons donc étendu la liste de ces critères discriminants en demandant des hôtesses avec « les yeux clairs et les traits fins ». Comme habitué à ce genre de demande, l’un des « bookeurs » nous a expliqué froidement que « parmi les 2 400 hôtesses, on trouvera sans problème les personnes que [nous] recherch[ons] ». De la même façon, pour la présentation de produits, nous avons refusé des personnes de sexe masculin et demandé des hôtesses « de type scandinave ». Toujours aucun problème. Même si l’agence concernée est signataire d’une charte de la diversité.

Sur les six contactées, cinq ont ainsi validé des critères racistes et discriminants. Seule l’une d’entre elles les a rejetés, en soulignant que « la sélection des hôtesses ne se fait pas en fonction de l’ethnie, car c’est considéré comme un délit de faciès ».

Une des agences contactées nous a également proposé de nous envoyer des books afin que nous puissions sélectionner, nous-mêmes, les profils. Dans la même veine, certaines agences organisent des castings en présence des clients : dans les faits, ces options permettent à ces derniers d’effectuer un tri discriminant sans qu’il soit guère possible de le démontrer. « Il y a beaucoup de zones grises où les règles ne sont pas clairement énoncées, constate Me Clara Gandin. Permettre l’arbitraire est la porte ouverte. » Ces agences savent ne pas prendre de gros risques. Certaines anticipent d’ailleurs des attentes racistes à tort.

Des hôtesses jeunes et précaires, le plus souvent

Pour Charlène Gourdin (syndicat SUD, secrétaire fédérale chargée des métiers de l’accueil), ces discriminations ne sont pas une surprise : « Ça vient des entreprises mais aussi des grosses boîtes d’hôtesses qui rentrent dans le jeu pour ne pas perdre de contrats. » Mais difficile pour la syndicaliste de combattre ces dérives, vu la dilution des responsabilités. « Il y a globalement assez peu de contentieux pour discrimination raciale », confirme MGandin.

Bien souvent, les hôtesses sont jeunes, en situation de précarité et peu au fait de leurs droits. Ces jobs de courte durée ou rémunérés au ras des pâquerettes les dissuadent de s’investir dans des procédures judiciaires, et rien n’est fait pour les aider à se saisir de leurs droits : peu d’agences mettent ainsi à disposition les coordonnées des responsables syndicaux ou de la convention collective du secteur, comme la loi les y oblige.Alicia*, ancienne hôtesse en événementiel au sein d’une agence parisienne, a fait l’amère expérience de ces discriminations. « J’ai commencé il y a quatre ans, raconte-t-elle. Pour avoir des missions, il fallait aller à l’agence, où j’ai eu pas mal de refus de la part du bookeur. » Un jour où elle se rendait au siège, Alicia a remarqué qu’une de ses collègues en recevait bien plus qu’elle. « Vous n’avez pas le profil », lui a rétorqué le bookeur. Pour faire amende honorable, ce dernier l’a placée sur une « une soirée « tropicale » avec pour thème les Antilles. Toutes les hôtesses étaient soit métisses, soit noires ».

Dans les événements auxquels elle collabore, Alicia est généralement la seule femme noire, ce qui lui donne la désagréable impression de servir de « caution diversité »« Un jour, sur une mission assez prestigieuse, il y avait un autre hôte noir. On discutait et on s’est mis ensemble puisqu’on devait être en binôme. Notre cheffe hôtesse est venue nous voir directement et nous a dit : “Non mais ça ne va pas, deux Noirs ensemble !” », rapporte-t-elle.

Alicia faisait alors partie des hôtesses « événementiel », une catégorie distincte des hôtesses en entreprise. « Il y a une grosse différence entre ces catégories », indique Gabrielle Schütz (invitée de Mediapart en mars dernier), qui a réalisé une enquête** dans une agence avec des résultats édifiants : les hôtesses sont « 13 % à être de “type arabe” (23 % de celles en CDI) » quand il s’agit de missions en entreprise, et seulement « 4 % en événementiel » ; en entreprise, elles sont « plus d’un tiers à être de type “non-européen” (jusqu’à 47 % pour celles en CDI) » et « moitié moins » en événementielPourquoi le pourcentage d’hôtesses racisées varie-t-il ainsi ?

Une première donnée économique peut jouer : « L’accueil en entreprise fournit des revenus moins aléatoires », écrit Gabrielle Schütz. « [Pour être] hôtesse “événementiel”, il faut disposer d’autres sources de revenus. » L’accueil en entreprise constitue donc « probablement une forme d’emploi “refuge” qui permet l’accès à des CDI à des personnes issues de l’immigration non-européenne, confrontées à la discrimination à l’embauche ». Mais « l’explication économique ne suffit pas ». 

On met plus souvent les Noirs et les Arabes en accueil d’entreprise

Parce que l’accueil en événementiel est plus prestigieux, son recrutement serait plus discriminant. « On peut avoir des profils de femmes noires et arabes en événementiel mais elles sont toujours très grandes, très minces et avec des traits fins, soit des caractéristiques que les Blancs attendent des autres minorités, observe Mathilde, employée dans une agence parisienne. C’est un peu comme dans la mode : on accepte une Noire si elle est extrêmement grande, extrêmement mince et on veut bien une Arabe si elle ressemble à Kim Kardashian. »

« On met plus souvent les Noirs et les Arabes en accueil d’entreprise plutôt que sur les événements prestigieux parce que nous sommes plus aptes à accepter ce qu’il y a ou plutôt ce qu’il reste », constate aussi Sarah, qui a postulé pour le pôle événementiel sans résultat dans son agence. Malgré « cinq mois d’attente et plusieurs relances ».

Lorsqu’elle s’est vu refuser une énième candidature sous prétexte qu’elle n’était jamais disponible, Sarah a vu rouge : « Une excuse bidon ! J’étais complètement disponible et des copines ont été prises alors qu’elles ne l’étaient pas forcément. » L’occasion d’envoyer un courriel afin d’obtenir un éclaircissement : l’agence a fini par lui répondre que ce blocage était lié… à des fautes d’orthographe lors de son test écrit.

Les témoignages tristement semblables s’accumulent, dégageant un sentiment d’injustice. Hôtesse expérimentée, Tania s’est vu recaler lors d’une session de recrutement alors qu’une amie, moins expérimentée, non racisée, a été sélectionnée. « Pour moi, leur réponse voulait dire : “Tu as une peau foncée, tu n’es pas présentable.” »

Hannah a été hôtesse en événementiel et en garde un souvenir douloureux : « J’avais le sentiment d’être un produit low cost. Les “bookeuses” nous disaient parfois subtilement : “Sur cette mission, ils veulent des blindés.” »

D’autres hôtesses, témoins cette fois, rapportent des situations encore moins équivoques. Sophie raconte par exemple qu’elle a été formée, en vue d’une mission d’accueil dans un restaurant gastronomique, en compagnie de deux autres hôtesses. « L’une était d’origine sénégalaise, elle n’a pas été prise. » Incompétence ? Un responsable de l’agence a plus tard confié à Sophie : « Elle ne correspondait pas au paysage alsacien demandé par le restaurant. »

Des fillées poussées à lisser leurs cheveux

« Elle présente mal », l’expression revient aussi sans cesse. Mais en exigeant de leurs hôtesses qu’elles aient les cheveux lisses ou plaqués en chignon, surtout pas crépus au prétexte que ça ne ferait pas professionnel, les agences discriminent de fait.

C’est pour ce motif que Philomena, dépêchée sur un événement sportif, s’est vue reléguée à « l’endroit le plus reculé et sombre du stade, un endroit peu fréquenté dans lequel j’ai dû rester debout pendant six heures, en ne croisant presque personne ». La coordinatrice lui a « remonté les bretelles » parce qu’elle n’avait pas les cheveux lissés. Professionnelle, Philomena s’était pourtant assurée que cette mission ne nécessitait pas de cheveux détachés : « Je n’aurais pas d’intérêt à venir travailler si c’est pour dépenser tout mon salaire en coiffure. » Et de fulminer : « Après, on ne m’a proposé que des missions dans des endroits beaucoup moins prestigieux, comme distribuer des prospectus dans la rue. On m’a attribué l’étiquette d’une personne non professionnelle juste en raison des cheveux avec lesquels je suis née. Cette grosse agence se permet de complexer toutes les filles dans mon cas, parfois de les pousser à se lisser, c’est-à-dire à s’abîmer les cheveux au quotidien. »

Dès lors, comment pourraient-elles ne pas intérioriser l’idée que leur apparence naturelle s’oppose aux exigences du monde professionnel ? Alors que le métier d’hôtesse est souvent un job d’étudiant, une première rencontre avec le monde du travail, ces expériences abîment l’estime de soi. Si Philomena, qui poursuit des études de droit, relativise, elle en garde des traces : « J’ai effectué un stage en cabinet d’avocats cet été, il ne me serait pas venu à l’idée de détacher mes cheveux pour y aller. »

Si les discriminations raciales ne sont une surprise pour personne, elles sont plus violentes dans ce secteur de « l’accueil » parce que le cadre légal le permet. Sur le sujet, l’exécutif se contente, pour l’heure, de remuer l’index d’un air sévère, quand il ne propose pas de chasser d’obscurs « signaux faibles ». La dernière mesure annoncée par le président de la République, lors de la présentation du « plan banlieue », consistant à multiplier les testings auprès des entreprises, a de quoi faire sourire. Cette mesure restera formidablement inutile tant que des sanctions n’y seront pas associées.

Héléna BERKAOUI et Houda HAMROUNI

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