Les manifestants qui remplissent dimanche 29 mai la Place de la Bastille sont surtout des jeunes hommes et des jeunes femmes, mais il y a aussi des adultes et des enfants. En tout, environ 5000 personnes. Un garçon dit dans son haut-parleur : « Il y a mille raisons pour se révolter. » Il est facile de trouver Monica : elle porte « la roja », le maillot de l’Espagne championne du monde de football. «Je me sens très proche de l’Espagne, je veux y retourner, mes amis me manquent, beaucoup d’entre ceux qui manifestent Puerta del Sol sont chômeurs. »

Monica a 33 ans, elle est biologiste. Elle a quitté l’Espagne parce que, dans son secteur d’activité, « il n’y a pas de contrats ou de subventions à moins d’avoir un CV excellent, ce qui n’est pas mon cas. Tous les pays sont mieux dotés que l’Espagne pour la recherche. Il est préférable d’aller aux États-Unis, mais je ne voulais pas aller aussi loin, donc j’ai fait une requête à Paris l’an dernier pour six mois. J’aime travailler ici et je suis restée. »

D’un point de vue économique, elle dit ne pas vivre mieux qu’en Espagne, car, même si les salaires sont plus élevés en France (un biologiste y gagne entre 2000 et 2500 euros contre 1500 à 1800 euros en Espagne), elle dépense beaucoup d’argent pour les fréquents trajets qu’elle effectue vers son pays d’origine. Monica a joué un rôle important dans la propagation du mouvement des Indignés d’Espagne en France : « J’ai eu envie de faire quelque chose, j’ai donc créé un événement sur Facebook. »

Les réseaux sociaux ont en effet joué un rôle-clé. Omar, 32 ans, nous raconte qu’au Maroc, tout a commencé de la même façon : « Un appel via Facebook pour construire un nouveau Maroc, plus équitable pour tout le monde. » Il est venu ce dimanche pour soutenir les Espagnols. Ça fait dix ans qu’il a quitté le Maroc pour finir ses études et trouver du travail en France après avoir rencontré des difficultés pendant plusieurs années dans son pays d’origine.

De trois ans son cadet, son ami Ayoub a terminé ses études en France mais la crise lui fait reconsidérer son avenir : « J’ai commencé à travailler mais j’ai été licencié il y a deux ans à cause de la crise financière. Actuellement je suis en projet de création d’entreprise. Je pense que le système financier actuel n’est pas éthique ni équitable, et je cherche des alternatives dans le domaine de la finance pour l’améliorer. » Ayoub ajoute : « Pour le peuple arabe, la révolution en Europe est une bulle d’oxygène, un vrai soutien. »

Les manifestants de la Bastille disent avoir conscience du caractère précurseur, selon eux, des révoltes arabes. « Le facteur déclenchant a été nos cousins dans le monde arabe. Ils nous ont donné une grande force, à nous Européens mais aussi au monde entier. Même si tout le monde ne se bat pas pour les mêmes choses, nous nous identifions aux autres », explique Esther, qui reconnaît le côté une peu « bordélique » du mouvement des Indignés tout en se félicitant que des Français se soient joints au mouvement de protestation. Esther est une professeure catalane de 34 ans qui a vécu pendant des années en Égypte. « Une semaine après que Moubarak a quitté son poste, je suis allée là-bas, et quand j’ai retrouvé mes anciens étudiants, qui ont déjà grandi, en faisant la révolution, ça m’a touchée au plus profond. »

Denis, 19 ans, soutient la révolte « même si à Paris la situation n’est pas aussi dramatique qu’en Espagne ». Il explique que les Français se révoltent avec les Espagnols « parce qu’ici les gens sont plus spontanés, ils entendent et répondent aux messages. Ils se rendent compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas et ils participent au mouvement. C’est quelque chose de culturel. » Pour lui, « le problème c’est que chacun vit dans sa sphère et ne se rend pas compte que les autres vivent dans des sphères différentes, mais tous sur la même planète. Il faut construire l’avenir tous ensemble, peu importe la nationalité. »

Il n’y a donc pas que les jeunes qui se font entendre à Bastille. Luis, 59 ans et de nombreuses expériences à son actif, dit pourquoi il a quitté l’Espagne voilà un an et demi : « Je n’avais pas du tout de travail. » A Paris, il a travaillé comme peintre en bâtiment, il est maintenant en recherche d’emploi. « La vie ici est meilleure, il y a plus d’aides, à travers le Pôle Emploi notamment. C’est pas comme en Espagne », dit-il.

Luis a sur lui une coupure de journal où l’on peut lire : « Des milliers de citoyens sans logement, sans travail et sans peur exigent un avenir digne. » Esther : « L’indignation est une force de l’homme qui est là et qui explose quand la situation serre la vis aux gens. » Monica : « On espère, avec les révolutions, avoir un sens collectif, avoir des politiciens qui travaillent pour le peuple et non pour gagner les élections. Désormais le monde se bouge grâce à l’argent, mais l’argent ne fait pas le bonheur. Je serais heureuse si les jeunes d’aujourd’hui, qui demain seront des gouvernements, oubliaient leur dernier modèle de iPad et rentraient chez eux pour prendre le temps de réfléchir un peu sur ce qui se passe. »

Beatriz Alonso

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