Mardi, début d’après-midi, assise dans le métro, ligne 5, un homme vient d’entrer dans mon wagon. Je me dis « encore un énième mendiant qui fait la manche. » Les gens tout autour baissent leur tête, lisent, écoutent de la musique, bref cet homme semble passer inaperçu. Mais il attire mon attention, son discours est différent. Il a une liasse de CV* dans la main, il ne cherche pas d’argent, juste un boulot. Même s’il ne refuse pas une petite pièce qu’on peut lui tendre. Certains continuent de l’ignorer, d’autres prennent machinalement son CV. Il arrive à ma hauteur, je lui tends une pièce en me disant que lui au moins était sérieux. Geste anodin pour moi, je ne comprendrai que plus tard toute la valeur que cette pièce avait pour lui. En échange il me donne son CV.

La semaine suivante, je le rencontre. Yona, 34 ans, en apparence ne semble pas être un sans domicile fixe. Et pourtant cela fait un an qu’il vit dans la rue. Comment en est-il arrivé là ? Comment toute personne peut en arriver là ? Crise du logement, crise bancaire, crise tout court ? Sa chute a commencé après avoir travaillé neuf ans dans l’Armée de l’air française. Suite à un accident survenu lors d’une mission à l’étranger, il est déclaré inapte à sa spécialité Fusilier Commando, dont la mission consiste essentiellement à la sécurité. Son contrat s’arrête donc, après avoir été déclaré inapte et malgré ses séquelles il ne touche aucune indemnité.

Depuis 2007, Yona cherche un emploi stable et jongle de petit boulot en petit boulot. La poisse lui colle à la peau quand il trouve un emploi dans un cyber qui fait faillite, puis une boulangerie qui ferme pour finir par un métier de téléprospecteur « arnaqueur ». Ça ne collait pas à son éthique, il est viré car trop honnête. Alors qu’il est vendeur dans une boulangerie, le loyer de son logement augmente mais son salaire ne bouge pas, et ce, malgré les quelques heures supplémentaires qu’il effectue. Résultat, il se retrouve endetté, submergé par les agios de sa banque et poursuivi par les huissiers à raison de cinq lettres par semaine. Ayant peu d’affinité avec sa famille pour lui demander de l’aide, sa seule issue reste la rue.

Il refuse de se laisser aller et de sombrer dans l’alcool ou la drogue comme quelques personnes qu’il rencontre. Alors il décide de prospecter les commerçants dans un premier temps en leur distribuant son CV. Il raconte que le contact marque et donc que c’est important. Le porte à porte ne portant pas ses fruits, il choisit de donner son CV dans le métro en après-midi en plus de sa tournée matinale chez les commerçants. Non sans mal puisqu’il essuie des insultes, des agressions et des mépris chaque jour dans sa quête de l’emploi. On lui crie même « va vendre de la drogue !  » Dans la rue il n’est pas seul, il rencontre d’ancien avocats, des femmes avec leurs enfants, des personnes âgées dont « une personne issue de la bourgeoisie, 75 ans, expulsée par ses propres enfants », raconte-t-il. Alors quand on lui propose de postuler pour accéder à un logement social (avec trois ans d’attente), il préfère céder sa place aux plus âgés, car lui « qui est jeune a plus de chances de trouver un emploi. »

Pas si sûr, car malgré la centaine de cv qu’il distribue par jour, il reçoit peu d’appels ou parfois des propositions louches, du genre « cherche homme de ménage et plus si affinité. » Yona est prêt à changer complètement de branche, quitte à suivre une formation et être sous-payé. Il se heurte à des refus de commerçants qui préfèrent laisser leur annonce pendant six mois sans réponse plutôt que de former quelqu’un qui est prêt à s’investir. Pourtant il ne se décourage pas et dit « préférer dépenser son argent en photocopiant ses CV plutôt que de le dépenser pour manger. » En effet, chaque petite pièce qu’on lui tend, aussi anodine soit-elle, lui sert à faire des photocopies. Je l’ai vu faire en l’accompagnant dans un cyber. Fermé, il est presque déprimé de ne pas pouvoir faire ses copies. C’est vers La Poste que nous nous dirigeons et le prix est le double de ce qu’il a l’habitude de dépenser : 20 cents. Il introduit toutes ses pièces une à une jusqu’à ce qu’il n’en ait plus. Cinq euros quatre vingt pour 29 CV. Il aurait pu en faire le double ailleurs pour 10 cents, mais c’est maintenant qu’il en avait besoin pour faire sa distribution quotidienne.

Fin d’après-midi, ligne 5, station gare de l’Est, un homme monte dans le wagon : « Excusez-moi de vous déranger, je me présente, je m’appelle Yona. Je suis désolé de déranger certains et certaines, y en a qui sont expressifs. Ben voilà je m’appelle Yona, je suis SDF. Je ne demande pas de l’argent en priorité, tout ce que je demande c’est un travail légal, déclaré et décent pour trouver un logement. Actuellement trouver du travail est devenu très difficile, surtout quand on est SDF. Alors je me présente devant vous, j’ai plusieurs CV avec moi. Peut-être que parmi vous il y en a un qui a un emploi à me proposer dans le but d’avoir un contrat d’embauche et d’en finir une fois pour toute avec la rue. Je serai vraiment reconnaissant que vous preniez mon CV. Ce n’est pas parce que je suis dans la rue que forcément je ne vaux rien, que je suis un improductif, bien au contraire. J’ai un diplôme, des compétences et des qualifications (…) N’ayez pas honte de me donner des pièces de 20 centimes, 10 centimes, car ça me permet de continuer à faire des CV, de rester présentable et de survivre… »

Les gens tout autour baissent leur tête, lisent, écoutent de la musique, bref cet homme semble passer inaperçu. Mais il attire l’attention de cette femme, Ana, au « visage expressif« . Elle voit cet homme entrer dans le wagon et fais un « pff » qui veut tout dire. Elle est étudiante et travaille en alternance à la SNCF. À la fin du discours, elle sourit et finit par prendre son CV.

Écouter la réaction d’Ana :

Ana dans le métro

Chahira Bakhtaoui.

*Pour contacter Yona et en savoir plus sur son CV : moncvdanslemetro@gmail.com

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