Bondy Blog : Qui êtes-vous Lemjed Bouzekri ? Présentez-vous.

Lemjed Bouzekri : Je suis DRH d’un grand groupe du secteur de l’environnement (ndlr Suez). Je suis né et j’ai grandi à Clichy-sous-bois. J’ai aujourd’hui 39 ans. J’ai fait tout mon parcours à Clichy-sous-Bois jusqu’à l’université. J’ai d’abord obtenu un DUT Gestion des Entreprises et des Administrations à l’université de Villetaneuse. J’ai par la suite postulé à l’IGS (l’Institut de Gestion sociale en ressources humaines) pendant deux ans en apprentissage. Puis, j’ai fait le CELSA, filière ressources humaines à Paris. C’est un parcours de jeune de banlieue qui a réussi dans les études mais c’était un peu par hasard.

Bondy Blog : Par hasard, c’est-à-dire ?

Lemjed Bouzekri : Pendant toutes mes études, je me disais « tu fais tes études et tu finiras au chômage comme tous tes copains de Clichy-sous-Bois ou tu seras boulanger ou transporteur ! ». J’étais pessimiste parce que mon environnement n’était pas composé de gens qui avaient réussi dans les études, qui travaillaient, qui s’habillaient en costard-cravate le matin. Dans ma famille, la première à avoir eu le bac, c’est ma sœur. On avait l’impression qu’elle avait été sur la lune! C’était incroyable chez nous, on avait fait une sorte de fête, c’était l’équivalent d’un mariage !

Bondy Blog : Pourquoi ?

Lemjed Bouzekri : Cela n’était pas quelque chose de commun dans mon entourage, dans mon environnement.

Bondy Blog : Pourquoi avoir choisi la voie des ressources humaines ?

Lemjed Bouzekri : Au début, je ne m’intéressais pas trop aux études. Quand je suis arrivé en DUT, je me suis dit « il faut vraiment que tu t’y mettes ». J’ai choisi cette filière parce que je ne voulais pas faire de finances ou de commerce et que le relationnel me plaisait bien. L’humain m’intéressait, les relations avec les gens, les entendre parler.

Bondy Blog : Pour quelles raisons avez-vous écrit ce guide, « Pas la gueule de l’emploi ?! », avec Faroudja Kicher ?

Lemjed Bouzekri : Faroudja travaille aussi dans les ressources humaines (Ndlr DRH à Engie). Lorsqu’on vient de banlieue, on ne connaît pas trop les parcours d’excellence, on ne connaît pas les grandes écoles. Quand on en entend parler, on se dit que ça n’est pas pour nous. Finalement, quand on tente, on y arrive. C’est l’une des raisons pour lesquelles on a écrit ce livre. On s’est dit « il faut qu’on pousse nos jeunes à viser un peu plus haut ». Avec Faroudja, on s’est toujours dit « qu’est-ce qui fait que nous, on y est arrivé, et qu’est-ce qui fait que d’autres galèrent ou n’y arrivent pas ? ». Je suis resté en contact avec mes amis de Clichy-sous-Bois, une bonne partie de ma famille habite en banlieue. Il y a une partie de l’échec qui est lié aux préjugés, aux stéréotypes qui existent dans les entreprises. Bien que les entreprises les combattent, c’est aussi ce que l’on essaye de dire dans le guide.

Bondy Blog : Que faites-vous, à votre échelle, pour combattre ces préjugés dans votre entreprise ?

Lemjed Bouzekri : Je suis identifié comme le sponsor « diversité ». Mon objectif est de faire avancer les thématiques, les axes prioritaires sur la partie diversité et les actions que l’on souhaite mener.

Bondy Blog : Comment cela se traduit comment, concrètement ?

Lemjed Bouzekri : Nous mettons en place un certain nombre de politiques en ressources humaines. Nous faisons des sensibilisations auprès de nos managers, auprès des filières RH. Par exemple, pour les sensibilisations, ce sont des formateurs qui travaillent dans les thématiques de la diversité, qui vous font prendre conscience des schémas mentaux que l’on peut avoir et dont on ne se rend pas compte. Dans notre société, peu de personnes vous diront « moi, je ne veux pas d’Arabes dans mon entreprise. Ou je ne veux pas de femmes patronnes ». Peu de gens vont vous le dire spontanément. On a des schémas mentaux qui nous poussent à penser ainsi, on ne se rend pas compte. Donc on travaille sur les schémas mentaux. On a également des processus RH notamment sur le recrutement, on essaye de bien mettre en avant le fait que l’on recrute sur la base de compétences et uniquement sur la base de compétences. On fait également des événements. On a fait plein de choses pour inciter nos managers et nos collaborateurs à penser autrement.

Bondy Blog : Vous avez constaté des changements au sein de votre entreprise depuis la mise en place de ces politiques ?

Lemjed Bouzekri : Oui, on suit des indicateurs qui nous permettent de constater les évolutions. Des managers se sont découvert des vocations. L’un d’entre eux par exemple organise une fois par un an une journée avec une association qui milite pour la diversité. Ces vocations s’expriment au sein des entreprises, aussi parce que les entreprises poussent ces politiques. Alors, est-ce que tout est résolu ? Non, parce que les schémas mentaux sont ultra-puissants. Malgré tout, on sent qu’il y a pas mal d’avancées.

Bondy Blog : Pourtant, des études encore récentes, comme celle du Défenseur des Droits, montrent que les discriminations à l’embauche liées aux origines persistent dans les entreprises, malgré ces dispositifs, et même dans les grands groupes.

Lemjed Bouzekri : Les grands groupes comme les nôtres mettent en place un certain nombre de politiques pour faire en sorte d’éliminer au grand maximum tout type de discriminations. Mais le risque zéro n’existe pas. Faroudja et moi sommes la preuve que des grands groupes sont capables de mettre des personnes d’origine étrangère à des postes importants et visibles. Engie et Suez encouragent la thématique de la diversité parce qu’elles ont bien pris conscience que d’une part c’était risqué en termes d’image de faire de la discrimination ou de laisser se développer la discrimination au sein de l’entreprise, d’autre part on se rend compte que c’est vraiment source de performances.

Bondy Blog : « Source de performances », c’est-à-dire ?

Lemjed Bouzekri : Si vous prenez toujours les mêmes, ce que beaucoup d’entreprises font, vous avez les mêmes points de vue, vous avez des gens qui se confortent dans leurs opinions. A compter du moment où vous avez des personnes d’horizons différents, vous avez beaucoup plus de chances d’avoir des solutions ou des idées qui seront innovantes ou que les autres n’auront pas eu.

Bondy Blog : Le guide va dans le sens de ces politiques mises en place dans les entreprises ?

Lemjed Bouzekri : C’est un outil supplémentaire. On a voulu compléter le travail que l’on fait déjà en entreprise par ce guide de conseils à destination des jeunes des quartiers. Ce livre, on l’a écrit en notre nom propre. Beaucoup de livres, d’associations ou de cabinets de conseil aident déjà les entreprises à avancer sur les thématiques de la diversité. Avec Faroudja, on a voulu faire un guide avec des conseils à la fois techniques RH puisque l’on est deux DRH et du coaching au titre de « grand frère et grande sœur ». On aborde trois thématiques précises dans le guide. Les études d’abord : c’est une partie dans laquelle on conseille aux jeunes d’aller au bout de leur potentiel, de ne pas se fixer de limites, de sortir de leur zone de confort, de ne pas hésiter à tenter les grandes écoles, de se poser la question des études à débouchés. Il s’agit de conseils que pourraient leur donner leur parents ou leurs frères et sœurs qui seraient déjà dans le monde de l’entreprise pour aller jusqu’au bout de leurs études. Deuxième thématique : la phase de la recherche d’emploi. Comment faire une recherche d’emploi, comment faire un CV et une lettre de motivation, comment s’habiller pour un entretien, etc. On dit aussi aux jeunes qui vont passer un entretien : « vous ne représentez pas la banlieue, vous êtes un individu, vous êtes unique et vous allez rencontrer lors de cet entretien une personne avec laquelle vous allez passer un moment et avoir un échange ». La dernière thématique, c’est sur la gestion de carrière : comment faire carrière en entreprise ? On leur donne des conseils très précis.

Bondy Blog : Des conseils qui aident aussi les jeunes qui viennent d’être embauchés à faire leurs premiers pas dans l’entreprise.

Lemjed Bouzekri : Exactement. Il faut être performant en entreprise, c’est la base. Mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi le relationnel, le réseau interne, la manière dont vous allez faire parler de vous, etc.

Bondy Blog : Quelles valeurs essayez-vous de promouvoir à travers ce guide ?

Lemjed Bouzekri : Les jeunes des quartiers doivent dépasser leurs barrières psychologiques, aller jusqu’au bout de leur potentiel. Le constat principal que je fais, c’est que des personnes qui réussissent, il y en a. C’est Djamel Debbouze, c’est Zinedine Zidane. Ce sont des gens exceptionnels. Comment on fait pour que des personnes normales aillent jusqu’au bout de leurs études, arrivent à entrer dans une entreprise et fassent carrière. On voudrait nous faire croire que l’on a que deux options : soit ouvrier ou poste à faible compétence, soit champion de foot ou star à la télé. Ce que l’on essaye de promouvoir, c’est qu’il y a un chemin entre les deux. D’ailleurs ce chemin va apporter de la place au plus grand nombre alors que  stars à la télé ou ouvriers, c’est déjà fait. Il y a un grand boulevard au milieu : ingénieur, directeur, des fonctions qui nécessitent de compétences précises. C’est ça notre message. On voudrait installer dans la tête de tout le monde, des jeunes et de la société, qu’un Mohamed ingénieur, c’est la norme.

Bondy Blog : Vous l’avez dit, des livres qui coachent les jeunes à trouver un emploi existent déjà et ils sont nombreux . Alors quelle est la valeur ajoutée de votre guide ?

Lemjed Bouzekri : Le guide s’adresse particulièrement à la population issue de la diversité, aux jeunes des quartiers. A compter du moment où vous n’avez pas dans votre entourage des personnes qui peuvent vous conseiller à comprendre le milieu professionnel, vous êtes en retrait sur la ligne de départ. Quand, en plus, dans votre entourage, nous n’avez ni contacts, ni réseau, vous avez besoin d’un peu plus de conseils et de modèles. Vous avez besoin de savoir qu’il y a des gens qui ont réussi. On évoque tous les doutes que l’on a pu avoir, avec Faroudja, et on essaye de leur dire « oui, ça vaut le coup et battez-vous ».

Bondy Blog : Où trouve-t-on ce guide ?

Lemjed Bouzekri : Il est disponible dans les toutes les FNAC et en ligne. C’est un livre à 3 euros. On a choisi l’édition Librio car on s’est dit que le livre serait ainsi accessible aux jeunes à qui on s’adresse. Nous avons peu de moyens pour la communication. On essaye donc de réfléchir à ce que l’on pourrait faire pour le rendre plus visible.

Propos recueillis par Leïla KHOUIEL

« Pas la gueule de l’emploi ?! », Faroudja Kicher & Lemjed Bouzekri, Librio, 3 euros.

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