« Vous dites que personne ne vous a donné la chance de montrer de quoi vous êtes capables. Je vais vous prendre au mot. Vous pourrez accéder à un métier soi-disant réservé à une élite. Une élite qui ne pense qu’à se protéger en gardant les meilleures places. Mais le ciment de chaque réussite, c’est le travail. Que vous soyez de Guinée ou d’Algérie, diplômé ou pas, vous êtes bienvenus. Je suis au delà de ça. Mais faut se lever tôt. Vous êtes prêts ? »

L’homme qui s’exprime ainsi devant un parterre très bigarré s’appelle Rodolphe Pedro et a connu un destin singulier, si destin est le mot qui convient pour un personnage qui a tant lutté contre la fatalité. Né en Suisse au début des années 1970, il y vit sept ans d’insouciance avant de se retrouver en banlieue parisienne où son père, un Pied noir chassé à l’indépendance algérienne, éducateur de son état, a décidé de s’installer à la suite d’une controverse avec son patron. A l’école, l’enfant n’en mène pas large. Son accent vaudois le désigne à la vindicte de camarades diablement plus aguerris. Pas besoin d’être bronzé pour être étranger…

Lassé de prendre des coups, Rodolphe se met à les rendre, au détriment de ses résultats en classe. De petite victime le voilà petit caïd, petit délinquant même dira le directeur aux parents qui s’affolent et déménagent à nouveau, dans la banlieue de Lyon. Rien pourtant ne va enrayer une décennie d’échec scolaire. A 16 ans, Rodolphe est définitivement éjecté par l’école de la République. Il commence alors sa longue aventure dans les affaires par le commerce de voitures en Afrique, puis investit ses gains dans la production d’étuis de lunettes en Pologne. A 21 ans, il achète à Clermont-Ferrand une usine de fabrication d’étuis à lunettes en difficulté financière, mais ne parviendra pas à redresser la barre et fait faillite.

« On va travailler votre présentation, surtout face aux gens habitués à votre instabilité », poursuit Rodolphe Pedro à ses élèves. « Ca fait déjà quatre fois que tu viens me voir et quatre fois que t’avais un boulot ! T’as été viré, t’as fait une garde à vue et tu viens me dire que t’es conseiller financier ? Ils doivent comprendre que ce n’est pas votre énième petit boulot. Conseiller en patrimoine, c’est peut-être le métier de votre vie ! »

Rodolphe Pedro met six mois à remonter une entreprise de spectacle à Lyon. Qui cartonne jusqu’à ce qu’une dénonciation infâmante le fasse tomber dans l’enfer de la justice française. Il finira par sortir blanchi. « Qui tu es, d’où tu viens. Tout est là. La France, c’est encore la monarchie, les castes, les codes. Et personne ne se demande pourquoi ce sont toujours les mêmes en prison. Fils de chômeurs, en échec scolaire. Pourquoi il n’y a plus de mobilité sociale ? Même pas 1% de fils de prolos dans les grandes écoles ! Je ne veux pas les excuser, mais c’est quoi leurs perspectives ? »

Il fonde alors en 1997 la Compagnie française de Conseil et d’Investissement (CFCI). Les six premières années, il travaille comme un forcené, seul avec Sonia, sa compagne d’origine marocaine, mère aujourd’hui de ses quatre filles. La CFCI est désormais la première société indépendante de conseil en patrimoine en France, un milliard d’euros sous gestion et 105 collaborateurs à Lyon, Paris, Marseille et Ferney-Voltaire, à côté de Genève. Parmi eux, 80% sont beurs ou black et 90% n’ont pas de diplôme. En moyenne, ils gèrent un encours de 3 millions d’euros et gagnent 3500 euros par mois. Rodolphe Pedro, devenu millionnaire, assure une partie des six mois de formation. Dès la troisième semaine, les nouvelles recrues doivent apporter une affaire. Il leur suffit de vendre un des contrats de capitalisation que la CFCI conçoit elle-même et qui sont hébergés au Crédit Mutuel, Dexia ou HSBC. La société ouvre un nouveau bureau tous les trimestres et va doubler ses effectifs.

« Le plus dur c’est pas la formation, tout le monde peut devenir conseiller en patrimoine. C’est de lutter contre soi, se dépasser », dit Nassim Boughanmi. Ce garçon de 30 ans livrait des cuisines quand il a rencontré Rodolphe Pedro. Il dirige aujourd’hui 38 collaborateurs à Paris. « Je n’avais jamais imaginé que j’allais vivre tout ça, dîner au Bristol, aller à Miami. On me dit t’es une exception, t’es un gagnant : c’est pas vrai. J’aurais pu rester à 1000 euros toute ma vie. Un alcoolique doit arrêter de boire. C’est super dur. Même chose pour les banlieues, faut arrêter de rouiller. Il y a des pépites plein nos quartiers. »

Les statistiques françaises estiment que 150 000 jeunes sortent chaque année sans diplôme du système éducatif, dont les deux tiers se retrouvent au chômage. De son côté, l’enquête « Besoins en Main d’œuvre 2008 » indique que les banques et assurances ont 50 000 intentions d’embauche. La moitié sont difficiles à pourvoir, faute de candidats. Par ailleurs, la France compte 5000 conseillers en gestion de patrimoine indépendants contre 40 000 en Grande-Bretagne et 35 000 en Italie.

« J’ai formé 200 jeunes à la CFCI. Je peux pas sauver tout le monde ! » Rodolphe Pedro lance donc « UniFin », une université de la finance en banlieue. Une université mobile, qui peut créer 10 000 emplois dans les quartiers et favoriser l’épargne populaire. Pour trouver le soutien nécessaire au projet, il a déjà vu la moitié du gouvernement Sarkozy. L’accueil est enthousiaste, mais tarde à se concrétiser. « Peut-être faut-il attendre les élections », sourit-il.

Lui, tempérament de lutteur comme son frère Richard, champion du monde de full-contact qui habite à Lausanne, n’attendra pas. Il s’allie à l’école supérieure de commerce de Lyon, l’IDRAC, et finance de sa poche la première session, gratuite pour les participants, qui démarre à la mi-septembre. « Les fonctionnaires sont des tordus. Je leur dis rassurez-vous. Je suis domicilié en Suisse. J’ai fait mon oseille avant de vouloir aider les autres. J’ai un chalet à Nendaz, la plus belle voiture du marché et mes gamines sont toutes à l’école privée. Et c’est pas vous qui me l’avez donné, c’est mon travail. Si je veux retourner dans les quartiers, c’est que j’ai du mal à dormir. Je n’ai pas oublié d’où je venais. J’imagine que vous, vous dormez bien ? »

Serge Michel

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