Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Tout commence avec un fait divers : le passage à tabac d’un vieux monsieur, Domingo Tomás Martínez, mercredi 9 juillet aux alentours de six heures du matin, par trois jeunes hommes qui auraient filmé la scène, sans rien lui voler. Plus tard, l’homme a déclaré à la presse avoir identifié ses agresseurs comme étant « d’origine nord africaine ».

La photo du vieil homme défiguré est diffusée massivement sur les réseaux sociaux et très vite instrumentalisée par l’extrême droite locale qui fabrique de fausses informations pour attiser la haine. Sur les réseaux, la fachosphère relaie massivement des vidéos d’agressions, qui se révèlent être en réalité des vidéos anciennes sorties de leur contexte ou carrément fausses. Les visages de jeunes Espagnols d’origine marocaine circulent également, accompagnés d’appels à commettre des agressions racistes.

Deux jours plus tard, le 11 juillet, une manifestation est organisée par le maire de Torre Pacheco, ville de 40 000 habitants en banlieue de Murcie, pour dénoncer cette agression. Le rassemblement est infiltré par des groupuscules d’extrême droite, comme le Frente Obrero qui se réclame d’un « patriotisme révolutionnaire », ainsi que des membres du canal Télégram néonazi “Deport Them Now” (“Déportez les maintenant”). Ce dernier diffuse des visuels générés par intelligence artificielle appelant à une “chasse au Maghrébin”, montrant des jeunes hommes racisés, à terre, avec des cibles sur le front entourés d’hommes blancs, blonds, vêtus de t-shirts ornés de croix celtiques.

Les quartiers populaires pris pour cible

Le rassemblement se transforme rapidement en ratonnade géante à l’initiative de dizaines d’hommes, souvent extérieurs à la région, qui ont convergé vers la ville pour tenter d’agresser physiquement toutes les personnes racisées qui auraient le malheur de croiser leur chemin. Torre Pacheco est une ville populaire, où près de 30% de la population est immigrée ou issue de l’immigration, essentiellement marocaine. Notamment dans le quartier de San Antonio, où vit une partie importante de la communauté marocaine.

La région de Murcie, l’une des 17 communautés autonomes espagnoles, est un haut lieu de l’agriculture intensive qui repose sur la main-d’œuvre immigrée originaire du Maroc, du Sénégal ou de Roumanie.

En connaissance de cause, le président de la section locale du parti Vox, fidèle allié européen du Rassemblement national dont le leader était invité près de Montargis début juin, appelle le lendemain à une manifestation contre « le terrorisme nord-africain » avec un mot d’ordre : « Défendez-vous de l’insécurité ». Un appel qui, de façon à  peine voilée, incite à commettre des agressions racistes et à mener une « chasse » aux immigrés marocains, ou toute personne perçue comme telle, dans les rues de la ville.

Le cauchemar s’est ainsi répété pendant trois nuits, avant un retour au calme partiel depuis lundi soir. Certaines personnes doivent être escortées et mises à l’abri par la police pour ne pas être tabassées. Les nuits suivantes, des personnes identifiées comme arabes ont été agressées dans leur véhicule et un kebab a notamment été saccagé par des hommes cagoulés et armés de barres de fer.

« Les déclarations de Vox ont donné carte blanche aux groupes impliqués dans les émeutes »

Plusieurs personnalités d’extrême droite ont fait le déplacement de tout le pays, notamment le polémiste et youtubeur hispano-camerounais Betrand Ndongo, membre du parti Vox et connu pour ses actions violentes au parlement espagnol. Son altercation, mardi 15 juillet, avec l’ex-député de gauche radicale, Serigne Mbayé, premier député noir au parlement de Madrid, a été vue par des centaines de milliers de personnes sur X (ex-Twitter). 

« Moi, je condamne n’importe quelle agression ou violence d’où qu’elle vienne et de qui que ce soit », a-t-il répondu au micro de Ndongo, qui lui demandait de condamner le récent meurtre d’une adolescente dans le sud du pays. «  Les déclarations de Vox ont donné carte blanche aux groupes impliqués dans les émeutes (…) En tant que personne racisée, je me sens affectée et en tant que collectif d’ascendance africaine nous nous sentons menacés et nous avons peur, parce que nous savons que cela va aller plus loin », a déclaré lundi Belinda Ntutumu, militante afroféministe murcienne, au média de gauche El Salto.

Mardi soir encore, une manifestation d’extrême droite s’est tenue malgré son interdiction, rassemblant plusieurs dizaines de personnes, encadrées par un dispositif policier important. Treize personnes, dont les trois jeunes impliqués dans l’agression du retraité, ont été arrêtées après les nuits d’émeutes, tandis que plus de 80 participants aux violences racistes ont été identifiés, selon Mariola Guevara, déléguée du gouvernement central en Murcie.

Une séquence qui n’est pas sans rappeler les émeutes racistes qui ont eu lieu au Royaume Uni en août 2024 et qui fait écho à l’explosion de la violence raciste et islamophobe en France, qui a notamment coûté la vie à Hicham Miraoui, un Tunisien de 46 ans, le 31 mai dans le Var. Plus largement, cela s’inscrit dans un ensemble d’instrumentalisations de faits divers à des fins racistes et xénophobes par l’extrême droite, devenue quasi systématique en France.

Dario Nadal

Articles liés

  • Étudiants ultramarins : une rentrée à des milliers de kilomètres de chez eux

    Étudier dans l’Hexagone implique, pour de nombreux jeunes ultramarins, de partir à des milliers de kilomètres de chez eux. En 2023, 39 700 étudiants ayant obtenu leur baccalauréat dans une académie ultramarine poursuivaient leurs études dans l’Hexagone. Entre offre de formation limitée, éloignement familial et découverte d’un nouveau quotidien, cette mobilité impose une double adaptation.

    Par Iris Pastel
    Le 25/09/2026
  • Affaire Emmodem : l’Algérienne qu’on croyait connaître

    Une mère voilée, un père sous OQTF, du « sang DZ » et de l’islamophobie : il n’en fallait pas beaucoup pour donner vie à l’alter ego algérien inventé par la streameuse Emmodem. Une affaire qui en dit peut-être autant sur son autrice que sur les clichés qui ont permis d’y croire.

    Par Sofiane Zerouala
    Le 28/08/2026
  • Racisme au travail : ces violences qui abîment la santé mentale

    Au printemps, l'Institut d'études et d'actions citoyennes (IEAC) organisait un colloque consacré aux discriminations raciales au travail et à leurs conséquences sur la santé mentale. Professionnel·les de santé mentale, juristes, représentant·es syndicaux et salarié·es se sont retrouvés pour mieux reconnaître et combattre ces violences.

    Par Farah Rhimi
    Le 06/08/2026