« La hausse des prix frappe de plein fouet les ménages modestes », documente le dernier rapport de l’Observatoire des inégalités. Cette étude biannuelle revient sur les conséquences de l’inflation qui s’ajoutent à une stagnation du niveau de vie continue depuis près de vingt ans. « Le risque de déclassement est majeur pour les salariés dont la fiche de paie ne suit pas l’envolée des prix », alertent les auteurs du rapport.

Un large pan de cette étude est consacré à l’éducation et pointe le fait que « l’école française favorise à outrance les enfants de diplômés, qui accaparent les places dans les bonnes filières ». Dans ce contexte, les familles les plus modestes et celles issues de l’immigration connaissent des difficultés majeures. Nous avons abordé ces questions avec le directeur de l’Observatoire des inégalités. Interview. 

Certaines données vous ont-elles particulièrement alarmées ?

Ce qu’on peut constater, c’est que la fracture sociale en France est majeure. Il y a une césure de plus en plus forte entre les milieux sociaux. Et pourtant, on entend toujours dans le discours public que les classes sociales ont disparu.

En fait, on confond la transformation des classes sociales et la disparition de celles-ci. Ce n’est pas parce qu’il y a aujourd’hui une moindre identification aux partis qui représentaient les classes populaires que ces classes ont disparu. Et si ces partis ont perdu l’adhésion des classes populaires au profit du Rassemblement National, c’est qu’ils ne répondent pas à leurs attentes.

Leur faute, justement, est de ne pas se soucier des questions de catégories sociales, de travail, de revenus. Cela dit, la séquence de la réforme des retraites a un peu changé la donne.

Comment l’inflation affecte les quartiers populaires ?

L’inflation frappe d’un côté les ménages qui ont des modes de consommation qui ne correspondent pas à la moyenne. Quand vous avez un budget automobile plus important, car votre travail impose des déplacements, par exemple. Ou bien, quand votre logement est mal isolé. Je pense aussi aux personnes âgées qui doivent chauffer leur logement toute la journée, chose dont on ne parle pas forcément. Pour eux, le coût de l’énergie n’augmente pas de 6, mais de 10 %.

Le phénomène de l’inflation vient s’ajouter à la stagnation du niveau de vie des catégories populaires et moyennes

D’un autre côté, il y a tous ceux dont le revenu ne suivent pas la hausse des prix et qui perdent, de fait, du revenu. Dans certains milieux sociaux, il y a une croyance qui veut que les gens soient augmentés en fonction des prix. Il y a peut-être dans la fonction publique des mécanismes qui peuvent garantir cette augmentation du salaire, mais ce n’est pas le cas pour toute une partie des actifs.

Surtout, ce phénomène de l’inflation, qui est conjoncturel, vient s’ajouter à la stagnation du niveau de vie des catégories populaire et moyenne que l’on observe depuis déjà deux décennies. Et cela nourrit des tensions très fortes, bien au-delà de la question de la seule hausse des prix, qu’il ne faut pas isoler.

Le rapport pointe le fait que « les immigrés et leurs descendants sont surexposés au chômage. » Peut-on parler de discriminations ?

Les immigrés et leurs descendants sont surexposés au chômage pour plusieurs raisons. Une partie de cette situation est liée au diplôme. Les immigrés sont moins diplômés et n’ont pas le même réseau de relations qu’une personne sans ascendance migratoire. Et puis ceux qui sont étrangers sont par définition exclus de certains emplois, comme dans la fonction publique.

Concernant les enfants d’immigrés, ils ont en général un meilleur niveau de diplôme que leurs parents. Cependant, ils encourent le même risque d’être surexposés au chômage.

Il y a aussi une part de discriminations. Selon une étude du CNRS, un candidat d’origine maghrébine a 18 % de chances d’obtenir un entretien pour un poste de cadre administratif, contre 25% pour celui dont le CV ne mentionne aucune origine ni lieu de résidence particulier. En réalité, c’est tout un ensemble d’inégalités, liées au genre, au territoire, à l’origine migratoire qui se cumulent, et parfois au contraire se compensent.

Une partie du rapport traite d’éducation. Vous qualifiez le système scolaire français d’élitiste. Comment l’expliquer malgré la multiplication des dispositifs dits « d’égalité des chances » ?

Le problème de l’école française, c’est son élitisme républicain. C’est un mode de fonctionnement qui part du principe qu’il faut former des élites. C’est ce principe qui crée les inégalités sociales, parce que dans la plupart des pays, l’objectif de l’École reste d’élever le niveau moyen.

Pour cela, ils vont faire en sorte que personne ne reste en bas de l’échelle. Dans les autres pays, la compétition scolaire n’a rien à voir avec ce qu’elle est en France. Par exemple, la manière d’évaluer est beaucoup moins axée sur les notes. Ailleurs, on enseigne la lecture aux enfants plus tardivement. Cela permet à ceux des classes populaires de disposer d’un socle plus complet de mots et de rattraper l’écart avec ceux dont les parents, favorisés, tiennent à enseigner la lecture avant l’âge scolaire.

Au niveau politique, rien n’est fait, si ce n’est des pseudo-réformes, tant à gauche qu’à droite

Ce qui est frappant, c’est que cela fait des décennies que les enquêtes sociologiques prouvent que le système scolaire français est inégalitaire. Mais au niveau politique, rien n’est fait, si ce n’est des pseudo-réformes, tant à gauche qu’à droite. L’inactivité de la gauche n’a rien d’étonnant d’ailleurs, puisque ce système est historiquement issu de ce courant politique.

Raison pour laquelle dès qu’il est question de le réformer, le débat est aussitôt évacué par les adversaires de tous bords. Des arguments tels que le risque d’un « nivellement par le bas » sont systématiquement mobilisés. Autrement dit, ceux qui pensent qu’organiser le système scolaire afin que tous les enfants réussissent reviendrait à faire baisser le niveau général.

À milieu social équivalent, les enfants d’immigrés réussissent mieux à l’école, selon les conclusions de l’étude. Pouvez-vous en dire plus ?  

En général, les parents qui ont migré ont des attentes scolaires très fortes envers leurs enfants. Ce sont des parents qui ne se sont pas faits bousculer par le système scolaire, comme les parents de milieu populaire nés en France, au parcours scolaire difficile. Ces derniers ne se font pas d’illusions sur les chances de réussite de leurs enfants. Aussi, le fait de migrer porte en lui-même un projet d’ascension sociale, ainsi que des sacrifices importants.

Mais raisonner « toutes choses égales par ailleurs » en isolant les effets du milieu social de l’origine migratoire, revient à raisonner théoriquement. En pratique, les enfants d’immigrés sont plus fréquemment issus de milieu populaire et accèdent donc à des diplômes moins élevés alors même que leurs attentes et celles de leurs parents sont grandes. Ce décalage peut alors produire un fort sentiment d’injustice et de discrimination.

Propos recueillis par Imane Lbakhar

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