Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Vêtu de sa blouse blanche, Joseph Slama est en retrait, adossé au fond de la boucherie Jojo. Ouvert depuis 1960, il s’agit de l’un des commerces casher les plus anciens de Belleville, quartier de l’est-parisien.

Lorsque nous nous présentons comme journalistes, Joseph adopte une posture méfiante. Celui qui a pris la suite de son grand-père il y a quinze ans, préfère ne pas « mélanger la politique avec le commerce », de peur que ses propos soient « déformés par des personnes aigries ».

Au fil de la discussion, son regard s’adoucit. « Entre Juifs et Arabes, on continue à se parler, on se dit bonjour. Mes enfants sont scolarisés dans le quartier, ils n’ont jamais eu de problèmes. », affirme-t-il.

Ce témoignage rejoint ceux des commerçants et des habitants que nous avons rencontrés. Ibo est le gérant de l’épicerie Sabbah située sur le boulevard de Belleville. Dans son échoppe, on trouve des produits orientaux, casher et halal. « Ici, ça a toujours été calme, même depuis les attentats de 2015 », assure-t-il.

Arabes et Musulmans, antisémites présumés

Le retour médiatique de la question israélo-palestinienne ne semble pas avoir perturbé la paix sociale qui règne entre Juifs et Musulmans à Belleville. Ce quartier qui représente un lieu historique d’immigration pour ces deux communautés depuis les années 60.

Malgré des dissensions entre représentants des deux cultes, et quelques heurts spectaculaires à Belleville en 1968, de manière générale, « les relations intercommunautaires restent relativement apaisées », écrivent Karima Dirèche, Mathias Dreyfus et Benjamin Stora, dans l’ouvrage « Juifs et Musulmans, de la France coloniale à nos jours », paru en 2022.

Selon Béchir Saket, vice-président de l’AJMF Paris (Amitié Judéo Musulmane de France), cela s’explique par le fait qu’il existe une histoire sociale commune entre juifs et musulmans dans nombre de quartiers populaires en France. Avec une forte proximité qui s’est enracinée entre ces populations. « On outrepasse les situations de conflit. Pour nous, en tant que membre de l’AJMF Paris, on le voit au quotidien. À Saint-Denis, Montreuil, Ris-Orangis, Saint-Ouen, tout se passe bien. »

De quoi largement démentir les allégations de l’éditorialiste économique, Pascal Perri sur LCI, le 31 octobre 2023, selon lesquelles il existerait un « antisémitisme couscous ».

Ce que les médias disent, ce n’est pas la réalité du terrain

« Ce que les médias disent, ce n’est pas la réalité du terrain. Ils essayent surtout de faire de l’audimat », commente un médiateur de la mairie de Paris, justement en ronde avec deux collègues dans les rues de Belleville afin d’y repérer des conflits. Ils garantissent n’avoir constaté aucun heurts intercommunautaires depuis le 7 octobre.

Catherine Taieb, présidente de l’AJMF Paris (Amitié Judéo Musulmane de France) souligne que « les médias nous poussent à être dans un camp, et si possible un camp empli de haine et de violence. »

La question israélo-palestinienne à Belleville : un tabou ?

Si juifs et musulmans se partagent les espaces publics bellevillois dans le calme, certains remarquent toutefois que cela est possible car chacun évite soigneusement d’amener la question israélo-palestinienne. « Je fais pour tout le monde dans ma boutique ! Il y a de tout, des Noirs, des Arabes, des Juifs… Mais, il n’y a pas de débats ici. En général, on évite de parler de politique », explique Ibo, de l’épicerie Sabbah.

« C’est vrai qu’en ce moment au quartier, les juifs sont un peu sur la défensive, donc on évite d’en parler. C’est un mécanisme inconscient, d’autodéfense », affirme Hamadi Guella, habitant de Belleville et militant au comité Palestine dans le 19ᵉ arrondissement. Tout en nuançant : « mais c’était pareil à l’époque avec les Serbes pendant les événements avec Milosevic ».

Pour Hamadi, ce malaise n’a rien à voir avec le fait que les deux communautés sont vouées à ne pas s’entendre. « Les juifs ne sont pas forcément sionistes. Il y en a beaucoup au quartier qui sont pro-Israël, mais parce qu’ils y voient un endroit où ils ont passé des vacances. C’est juste qu’ils ne sont pas politisés sur la question de la colonisation », poursuit-il.

Nous, on a un avenir commun, qui est ici

« Ce n’est pas parce qu’on est Musulman ou qu’on est Juif qu’on est obligés de soutenir la Palestine ou Israël. On ne doit pas forcément appartenir à un camp. C’est aussi pour ça que les gens n’en parlent pas », argumente Bechir Sacket. La présidente de l’AJM considère d’ailleurs qu’il n’y a qu’un seul camp, « celui des Juifs et Musulmans ensemble qui combattent pour la paix. »

Lorsque des tensions pointent, commerçants et habitants de Belleville préfèrent alors faire preuve de prudence. « Parce qu’en attendant, nous, on a un avenir commun, qui est ici », conclut Hamadi.

Hervé Hinopay et Imane Lbakhar

Articles liés

  • Eden, 14 ans, grièvement blessé par un tir policier : « Ils ont tué ma vie »

    À 14 ans, Eden ne peut plus parler. Grièvement blessé au visage par un tir tendu de lanceur de grenade lacrymogène devant son lycée de Saint-Ouen-l’Aumône, l’adolescent a la mâchoire immobilisée et communique désormais par écrit. Ses parents racontent les conséquences physiques et psychologiques de cette journée et demandent que toute la lumière soit faite sur les circonstances du tir.

    Par Sofiane Zerouala
    Le 05/10/2026
  • Des blocus au syndicat : les lycéens de banlieue font front commun

    Ce dimanche, à Saint-Denis, des lycéens venus de toute l’Île-de-France se sont réunis en assemblée générale à l’appel du collectif RED-Jeunes. Après deux semaines de mobilisation marquées par une forte répression policière et peu de réponses politiques, ils veulent désormais structurer le mouvement et envisagent la création d’un syndicat des lycéens de banlieue.

    Par Fatoumata Koulibaly
    Le 05/10/2026
  • « On est des cibles faciles » : à Tours, les lycéens mobilisés après la blessure de Maël

    Au lendemain de la grave blessure à l’œil de Maël, 16 ans, devant le lycée Balzac, la mobilisation ne faiblit pas à Tours. Ce jeudi 1ᵉʳ octobre, des lycéens se sont de nouveau rassemblés devant plusieurs établissements pour dénoncer les violences policières et réclamer davantage de moyens pour leurs lycées.

    Par Chloe Roulet
    Le 02/10/2026