Le drapeau noir flotte aussi sur certains profils Facebook qui revendiquent leur proximité idéologique avec l’Etat islamique. Salim, rencontré via les réseaux sociaux raconte. 

Sur Facebook, Salim* fait partie de ces 38 000 personnes qui « aiment » la page de l’Etat islamique. Dans la rubrique « emploi », il a écrit : « travaille pour le califat ». Mais ça, il l’assure : « c’est pour la blague ». Le profil de Salim est public. Le jeune homme ne se cache pas et revendique aux yeux de tous son engagement. Sur sa photo, Salim apparaît debout, l’index tendu vers le ciel, dans cette posture désormais classique, répétée à l’envi par les djihadistes. Là, au milieu de son salon, la tête couverte d’un keffieh, Salim pose fièrement devant le drapeau noir de l’Etat islamique auquel il a « prêté allégeance ».

Sa page Facebook est remplie de références au djihad. Un jour, il poste des photos de moudjahidines (combattants en arabe) tombés au combat le sourire aux lèvres, car supposés morts dans la grâce d’Allah. Une autre fois, c’est une vidéo montée par les Français de « Wake up Oumma ». Les images choquent, déstabilisent. Elles montrent des GI’s jetant des chiots du haut d’une falaise, des cadavres d’enfants ensanglantés. Le spectateur plonge crescendo dans l’horreur, jusqu’à… l’insoutenable.

Un soldat américain, l’accent ne trompe pas, est filmé en vision nocturne. Sous lui, une femme qui crie et semble l’implorer d’arrêter. On comprend qu’il la viole. Une longue rafale de fusil automatique claque et ce sous-titre apparaît : « Le reste de sa famille vient d’être abattu ». La scène, d’une extrême violence, semble authentique. Après vérification, elle est en fait tirée d’un film de Brian De Palma, Redacted, sorti en 2007. Mais elle s’inspire d’une histoire vraie. Celle d’une adolescente irakienne de quatorze ans, violée par quatre soldats américains en 2006. Comme si cela ne suffisait pas, ils avaient assassiné sa famille avant de lui ôter également la vie.

C’est ce genre de vidéos qui a fini par convaincre Salim. Il a choisi de se placer dans le camp du nouvel ennemi public numéro un, que le président américain, Barack Obama, a promis de « décomposer et de détruire ». Salim a choisi de soutenir un Etat autoproclamé, accusé tous les jours des pires atrocités. Salim est à rebours de la société française. Seul contre tous, il défend ce qui paraît aujourd’hui indéfendable aux yeux de ses concitoyens.

Une conversion

Salim est un jeune homme de 26 ans. Il vit en France et est né dans une famille athée. Dans son arbre généalogique, aucun ancêtre musulman, en tout cas à sa connaissance. Il y a trois ans, il choisit de se convertir à l’islam. A l’époque, il traverse une période de doute. « J’étais pas bien, je me cherchais », raconte-t-il. Un soir, il se met à pleurer et a une révélation : « Dieu m’a appelé ». Peu de temps après, il achète son premier livre sur l’islam, dans une librairie « pseudo-salafiste ». « Pseudo » car Salim condamne aujourd’hui ceux qui se réclament du salafisme. Ce sont des « hypocrites ».

Dans leurs livres, ils affirment que « le djihad est une obligation » pour tous les musulmans mais refusent de passer à l’acte dans le monde réel. « C’est une secte qui donne des leçons de morale à tout le monde », dénonce Salim. C’est pourtant dans les ouvrages de cette « secte » que prend racine son islam. Au fil du temps, il s’est constitué une petite bibliothèque d’une vingtaine de livres magnifiquement reliés, dont certains valent plus d’une centaine d’euros.

Au départ, musulman « bisounours », il se convertit peu à peu à l’« islam authentique ». Mettant ainsi fin à sa période « d’ignorance ». Sur sa vie d’avant, Salim porte un regard très dur. Il la résume en trois mots : « alcool, shit, filles ». Salim a fait deux fois de la prison pour trafic de drogue. Mais « l’islam l’a sorti de tout ça ». Et il anticipe la critique que l’on fait souvent aux convertis qui se tournent vers une pratique rigoriste de l’islam. « Il faut pas dire qu’on est mal dans notre peau, qu’on n’a pas de vie. » Amer, il lance : « L’Etat français préférerait me voir boire de l’alcool, fumer du shit et forniquer avec des femmes plutôt que m’instruire et appeler les gens à la vérité ».

Salim a adapté son mode de vie à ses nouvelles pratiques religieuses. Il tient à respecter scrupuleusement la charia (ensemble des règles morales et pénales qui régissent la vie d’un musulman, à l’interprétation variable, ndlr) et la sunna. Pas facile quand on vit en France. « Je sors très peu pour ne pas être tenté. Dans le coran, il est dit qu’on ne doit pas regarder les femmes par exemple. J’évite la ville. Je travaille à mon compte ce qui me permet de faire la prière. »

La solitude

Salim a le phrasé des gens qui ont grandi dans un quartier populaire. Il a vécu toute sa vie en « cité ». Un milieu gangréné par le matérialisme et la « violence » selon lui. Il a adopté un modèle de valeurs opposé en se fondant sur l’islam. Le rap, dans ce qu’il a de plus caricatural, est devenu sa bête noire. Il accuse Booba, le père du « gangsta rap » à la française, de vénérer le diable. « Il ne cache pas son satanisme. (…) Ces gens-là égarent les jeunes. On serait dans un Etat islamique, ils seraient châtiés », ses mots claquent comme une sentence.

Ce ne sont pas les musulmans qui ont donné à Salim l’envie de se convertir. Pour lui, ils se divisent en trois catégories, « les hypocrites », les « islamo-racailles » et les vrais croyants. Ces derniers étant minoritaires.

Salim vit donc sa religion à l’écart. Lui qui se décrit volontiers comme un « solitaire ». « Je me sens plus mal vu par les Français d’origine arabe que par les Français d’origine européenne. Si on porte la barbe et le qamis, [ils] me traitent d’extrémiste. J’en arrive à douter que l’on peut prier avec eux. » Salim continue quand même à fréquenter la mosquée. « J’y vais, mais quand j’écoute le prêche de l’imam, j’ai envie de dégueuler. Ils [les imams] montent la tête aux musulmans de France, ils ont peur de dire la vérité ».

La prophétie

Quelle vérité ? Que l’ennemi ce n’est pas le califat mais les Américains, le sionisme, la France elle-même qui combat l’Etat islamique et qui tue des musulmans. Que la proclamation d’un califat le 29 juin dernier, à cheval sur l’Irak et la Syrie, est la réalisation de la prophétie qui annonce la fin du monde.

Car pour Salim et d’autres « frères », comme ils s’appellent entre eux, tout avait été annoncé dans les hadiths (recueil qui comprend l’ensemble des traditions relatives aux actes, aux paroles de Mohammed et de ses compagnons, ndlr). C’est un moteur essentiel de leur adhésion à l’EI. Ils pensent que les textes s’accomplissent. C’est là, dans le Sham (Syrie actuelle, ndlr), que doit avoir lieu le combat final. La proclamation d’un califat, l’alliance des ennemis des musulmans au sein d’une coalition, tout avait été décrit quinze siècles auparavant. Et il ne peut y avoir qu’une seule issue : la victoire de l’Etat islamique et la diffusion de l’islam partout sur Terre. Pour Salim, cela ne fait aucun doute, les Américains et leur coalition se sont engagés dans une guerre qu’ils vont perdre.

« Nous ne sommes pas des barbares »

« Les égorgeurs de Daech », c’est comme cela que Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères français, a décidé d’appeler l’Etat islamique le 10 septembre dernier devant les députés. Mais pour Salim, « tous les gens qui sont tués par le Khilafah [califat en arabe ndlr] ont tué des civils. Ils balancent des barils de TNT sur la population… Ce sont eux les terroristes qui ont commis le plus de massacres ». Référence à ces bombes faites maison que les hélicoptères de Bachar Al-Assad larguent régulièrement sur les Syriens. « Les soldats chiites commettent des atrocités pire. Si le califat n’use pas de ces méthodes, ils ne vont jamais s’arrêter. » Il défend son nouvel Etat : « Nous ne sommes pas des barbares ».

Pas un mouton

« On a prêté allégeance au califat mais s’il commet un acte contraire au coran ou à la sunna, on le dévouera », précise-t-il. Pour l’instant, Salim estime que l’EI respecte les limites posées par l’islam. « On [l’Etat islamique] ne tue pas de civils ». Il justifie l’usage de la violence mais jusqu’à un certain point. Les décapitations au couteau des otages occidentaux, il les a trouvées trop violentes et ne s’y reconnait pas.

Malgré son engagement, Salim ne veut pas être un « mouton » et s’autorise la critique. Va-t-il rejoindre les rangs des djihadistes au Moyen-Orient? Peut-être un jour. Mais pour l’instant, sa vie est ici, en France.

Matthias Raynal

*son pseudonyme sur Facebook, il n’est pas donné en entier pour assurer son anonymat.

 

Articles liés

  • Thérapie de conversion : du discours religieux à la psychanalyse

    Alors que le Parlement se penche depuis ce mois d'octobre sur l'interdiction des thérapies de conversion, Miguel Shema s'est penché sur le documentaire 'Pray Away'. Film documentaire qui fait la lumière sur l'entreprise américaine Exodus, qui pendant des années à promis à des milliers de membres de la communauté LGBTQI+ de changer d'orientation sexuelle. Des pratiques qui passent par l'usage d'une sémantique psychologique et non religieuse. Analyse.

    Par Miguel Shema
    Le 26/10/2021
  • La Brigade des mamans contre les amendes abusives de leurs enfants

    Dans de nombreux quartiers, les jeunes sont victimes d'une nouvelle arme sur-utilisée par les agents de police : les amendes. Parfois lancées sans même avoir rencontré les jeunes. Un phénomène à l'origine du surendettement de nombreuses familles. Pour se prémunir de ce fléau, à Belleville (Paris), des mamans veillent et sortent dans la rue jusque tard pour protéger leurs enfants. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 22/10/2021
  • À la petite boutique de Stains, le handicap a toute sa place

    Pour son premier reportage sur le terrain, Kadidiatou Fofana, en classe de seconde, s'est rendue à La Petite Boutique de Stains (Seine-Saint-Denis) qui agit pour l'emploi des personnes en situation de handicap. L'occasion pour elle de rencontrer Ophelie Esteve, qui gère les activités du lieu. Reportage.

    Par Kadidiatou Fofana
    Le 21/10/2021