#LESBÂTISSEURS Le jeune Yvan Wouandji, est champion d’Europe de cécifoot, médaillé d’argent aux Jeux paralympiques, étudiant en communication, consultant sportif pour certaines chaînes de télévision, acteur associatif, et aveugle. Tout cela à 23 ans. Portrait.

À seulement 23 ans, Yvan Wouandji a déjà vécu mille vies. Autour de lui, beaucoup peinent à comprendre comment il s’organise. Yousra Drissi, camarade de classe et amie d’Yvan se dit impressionnée : « Sur 24 heures, il doit dormir quatre heures ce n’est pas possible autrement. Et malgré ça, je ne l’ai jamais vu de mauvaise humeur, il a toujours le ‘smile’, toujours la pêche ». Si la jeune fille se montre si admirative envers son voisin de table, c’est aussi parce qu’Yvan est aveugle. « Avec toutes les capacités physiques dont j’ai la chance de disposer, je ne suis pas sûre d’être capable de réaliser ne serait-ce que la moitié de ce qu’il fait tous les jours ».

En classe, nombreux sont ceux qui sont également frappés par l’intérêt, la participation, les notes d’Yvan. Certains s’interrogent : « On est en licence de communication, parfois on travaille sur des supports visuels. Je me demande souvent comment il fait pour suivre, pour participer avec tant de justesse », questionne Camille Maréchal, étudiante à Paris VIII. Le jeune homme répond : « Lorsque le professeur projette une image, il a tendance à la décrire spontanément. Je ne sais pas si vous y prêtez vraiment attention mais moi je me concentre là-dessus. Je note tous ces détails pour visualiser l’image dans ma tête et réviser par la suite ».

Yvan note ses cours sur un ordinateur portable classique équipé d’une commande vocale. « Si je mets mes écouteurs, une voix lit l’écran. Je n’en ai pas besoin en cours, je connais le clavier par cœur. Par contre cette commande est utile pour mes révisions, pour la lecture d’articles, pour les partiels également : j’écoute le document que le prof me remet au début de l’examen sur clé USB ».

« J’ai perdu la vue en un après-midi »

Yvan Wouandji est né à Douala, au Cameroun, en 1993. Avec son frère jumeau, Yvon, ils viennent au monde à seulement six mois. Ils sont alors mis sous couveuse. C’est à ce moment-là que le handicap d’Yvan se forme. « Les couveuses n’étaient pas de qualité : de l’oxygène entrait dans notre espace, nos yeux étaient exposés à la lumière. Les miens plus que ceux de mon frère ». Toute leur enfance, les jumeaux ont été myopes. Yvan décrit une enfance joyeuse et « complète » : il va à l’école, joue au foot et voyage avec ses parents.

À 10 ans, il subit un décollement de la rétine. « Tout s’est passé au cours d’un après-midi seulement : j’ai vu flou pendant quelques heures, ensuite je n’ai plus vu du tout ». Hospitalisé en France, il subit deux opérations. En vain. À 10 ans, il apprend qu’il ne retrouvera pas la vue. « Sur le coup je l’ai plutôt bien pris. J’étais petit et ce qui comptait pour moi c’était surtout d’entendre les matchs de foot, de parler, de pouvoir discuter avec mes proches, de me déplacer ».

Suite à sa dernière opération, Yvan s’installe en région parisienne avec ses proches. C’est précisément à Rosny-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, que la petite famille pose ses valises. Il se rappelle avoir voyagé plusieurs fois dans l’Hexagone lorsqu’il était plus jeune. Yvan se représente la France, comme on peut se souvenir vaguement d’un rêve : « Les seules représentations dont je dispose ce sont des souvenirs d’enfant en vacances, je me souviens d’un hôtel et d’un parc notamment. Dans mon imaginaire, visuellement la France c’est cool. En fait je suis Français, je parle français, étudie le français, réfléchis et rêve en français, mais la France je ne m’en souviens plus trop ».

Apprendre la vie d’aveugle

Dès son emménagement, Yvan est scolarisé dans une école spécialisée à Paris, l’Institut national des jeunes aveugles (INJA). Il y reçoit un enseignement scolaire, apprend à lire le brail. Dans cet établissement, une formation à la vie active d’aveugle est également proposée : « On apprend à marcher dans la rue, à utiliser une canne blanche », explique le jeune homme. Cette école propose un encadrement jusqu’à la Terminale. Lors de son entrée au lycée, Yvan choisit de s’inscrire dans un établissement « normal ». Conscient de son handicap, formé pour vivre avec, il décide de quitter l’INJA qu’il voit comme un cocon. « C’était aussi une sorte de défi : je voulais me prouver à moi-même que je pouvais devenir ami avec des gens non-aveugles, suivre des cours classiques, avoir mon bac comme tout le monde », raconte-t-il.

Au sein de son école spécialisée, Yvan découvre le handisport. Il pratique dans un premier temps de l’athlétisme pendant trois ans. Il acquiert un bon niveau et devient espoir de l’équipe nationale d’athlétisme pour non-voyants. Malgré cette belle promotion Yvan ne se sent pas à sa place. « J’avais l’impression d’avoir fait le tour, sans jeu de mot, et puis le côté individuel ne me convenait pas tellement ». À 15 ans, l’adolescent s’oriente alors vers le cécifoot. « J’ai toujours été passionné par le foot. Petit, au Cameroun je passais ma vie à jouer au foot. En perdant la vue, je pensais tirer un trait sur cette passion. Finalement j’ai trouvé des solutions, le cécifoot en fait évidemment partie ». Il ne rate pas une rencontre de l’équipe de France. Que ce soit chez lui ou lorsqu’il est invité à le voir dans les gradins, Yvan a simplement besoin d’un outil : une radio. « Parfois certains se demandent pourquoi je vais au stade du coup. C’est évidemment pour vivre l’ambiance, entendre les cris, les holas, la vie d’un stade ».

Médaillé d’argent aux Jeux Paralympiques en 2012

Le cécifoot est donc une variante du football classique qui concerne les personnes non-voyantes ou mal-voyantes. Les matchs s’effectuent par équipe de cinq. Seul le gardien est voyant. Tous les joueurs ont les yeux bandés. « Pour que tout le monde soit à égalité : les mal-voyants et les non-voyants sont mélangés », décrit Yvan. La balle est équipée de clochettes. Enfin, les joueurs reçoivent des indications techniques de la part du gardien, du coach situé en milieu de terrain, et d’un membre du club situé derrière les cages adverses. Très vite, Yvan prend son sport très au sérieux. Il intègre un des trois clubs de cécifoot de la région parisienne : le club de Saint-Mandé. Avec cette équipe, il décroche le titre de champion de France en 2015. Son palmarès ne s’arrête pas là : il gagne le championnat d’Europe avec l’équipe de France en 2011, obtient la médaille d’argent lors des jeux paralympiques à Londres en 2012, également celle de l’Euro en Italie en 2013. Enfin, il est élu sportif espoir français de l’année en 2013 également. L’an dernier, un but de sa part, inscrit en match amical entre l’équipe de France et l’équipe d’Allemagne a fait parler de lui.

« C’était un super moment. Je suis plutôt polyvalent, à l’aise à tous les postes mais à la base je suis un attaquant. En équipe de France je joue en défense. Lors de ce match, il restait trois minutes, on était à 0-0 et j’ai décidé de foncer, ça a donné ce but ». Depuis, Yvan est régulièrement contacté par des émissions de foot, de sport, pour livrer son expertise sur la question. Il est désormais relativement influent dans son milieu et il en a conscience. Néanmoins, il espère que cette influence permettra surtout de faire parler de son sport qu’il considère comme trop peu valorisé par les médias : « Le handisport, on en parle tous les quatre ans lors des JO et après c’est un peu « merci, au revoir », sauf que non. Nous on travaille toutes les semaines, toute l’année, il y a des compétitions très souvent ». Afin de promouvoir son activité, Yvan intervient dans des classes, en milieu associatif pour présenter son sport, proposer des simulations.

« Je vois ma cécité comme une chance »

Aujourd’hui Yvan est heureux, épanoui. Il considère son handicap comme une force .« Je vois ma cécité comme une chance finalement. C’est étrange dit comme ça mais c’est vrai. Si je n’avais pas été aveugle je ne suis pas certain que j’aurais eu cette vie-là actuellement, une vie que je kiffe ». Dans la rue, dans les transports, à l’université, dans les magasins, « les gens me parlent beaucoup plus facilement pour me demander si j’ai besoin d’aide, si je connais la route, etc », reconnaît-il. Très sociable, Yvan raconte prendre plaisir à faire causette.« Pas un jour se passe sans que je ne discute sincèrement et pendant plus de cinq bonnes minutes avec une nouvelle personne, dans les transports souvent ».

Il constate qu’il est une sorte d’aimant de sociabilité.« Tout le monde veut m’aider, me parler ». Mais il lui arrive parfois de vouloir être seul. « Moi qui milite tout le temps pour que les gens se parlent davantage, je m’étonne de dire ça mais dans le fond c’est vrai : il y a des jours, des moments dans la journée où tu ne veux pas spécialement parler à un inconnu. Il y a des jours où tu veux juste écouter ta musique tranquille. C’est souvent compliqué, on me parle tout le temps. Mais bon, je sais que ça part d’un bon sentiment. Du coup, je n’écoute jamais de musique dans les transports ! » Sourire aux lèvres, l’air malicieux, il s’amuse « Finalement c’est pas mieux d’être aveugle ? De parler pour de vrai aux gens ? L’autre est très important dans la vie. On dit qu’on vit dans une société individualiste, mais non, tous les jours je croise des gens très solidaires, moi ».

Sarah ICHOU

Crédit Photo : Julien AUTIER

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