J’ai racolé à la sortie des lycées, pris le RER, écumé la N3, visité Rosny, bref j’ai trouvé une multitude de jeunes filles de Bondy et des environs. Elles m’ont parlé, certaines très librement, d’autres en me demandant de préserver leur identité (les prénoms sont fictifs) parce qu’elles font des choses que leurs parents ignorent – par exemple aller en disco à Paris. J’ai posé à toutes les mêmes questions sur les rapports filles-garçons. Lorsque leurs propos étaient identiques, je n’ai retranscrit qu’une réponse, mais j’ai par contre noté toutes les divergences ou nuances.

J’ai l’impression qu’à Bondy, les filles et les garçons de votre âge ne se parlent jamais, ne font rien ensemble. C’est juste?

Mouna: Oui, c’est vrai, on est toujours entre filles, et les garçons sont entre eux. Bondy, c’est comme un village, si je parle à un garçon, tu peux être sûre qu’une copine de ma mère me voit, ou un copain du copain de mon frère, et après pschitpschit ça parle, et moi je me fais démolir à la maison.

Pourquoi? C’est mal de parler à un garçon?

Adela: Ah ben oui, c’est pour ta réputation, tu peux pas faire ça. Après, tu n’es plus une fille droite. Pour toi et pour ta famille, c’est la honte, tu n’as plus de réputation, tu manques de respect à tes parents.

Vous ne parlez jamais, jamais, à un garçon?

Amina: Si, au lycée, ou quand on en croise dans la cité, mais c’est bonjour-bonsoir, pas plus.

Fatima: De toute façon, franchement, ils sont débiles, moi en tout cas ils ne m’intéressent pas du tout, ils ne pensent qu’aux voitures ou à coucher avec des filles, ou à trouver un moyen rapide de gagner de l’argent.

Vous n’avez pas d’ami garçon?

Fatima: Tu peux pas être amie avec eux, ils ont toujours une arrière-pensée.

Amina: Non, ce n’est pas toujours vrai, moi j’ai un ami, c’est comme un petit frère pour moi, mes parents le connaissent, et ils sont d’accord que je parle avec lui. Ils me demandent de ses nouvelles et tout.

Tu dis qu’ils ont toujours une arrière-pensée. Laquelle?

Fatima: Ben essayer de te tripoter, de t’embrasser, de coucher avec toi.

Mouna: Oui, c’est vrai. Certains, par exemple, ont une copine officielle qu’ils respectent, avec qui ils veulent se marier, et par derrière ils sortent avec deux ou trois autres. Ils disent que les autres, c’est juste pour « se vider ». T’imagines? Je n’ai pas envie d’être une de ces autres.

Vous êtes sûres qu’ils sont tous comme ça? Vos frères par exemple?

(Toutes rient). Sélima: Ah oui, alors, tu peux être sûre, c’est les pires.

Et ton père?

(Rires, à nouveau) Nadja: ça j’en sais rien, je le connaissais pas avant.

Donc toi, tu n’as jamais eu de petit copain?

Mouna: Non, jamais! Pas avant le mariage.

Adela: Tu peux commencer à sortir avec un garçon quand tu as la bague au doigt, pas avant.

Vous voulez donc toutes arriver vierge au mariage?

Fatima: Oui, bien sûr! On doit être pures. Mais attention: ce n’est pas nos parents qui l’exigent, c’est un choix personnel.

Adela: Ouais, tu dis ça, c’est vrai aussi, mais imagine si nos parents ou nos frères apprenaient qu’on n’est pas d’accord et qu’on n’est plus vierges, ils nous tuent!

Est-ce que vous connaissez des filles qui sortent avec des garçons?

Mouna: Oui, moi j’en connais une. Elle va en disco à Paris en voiture, au retour les garçons couchent la banquette et hop, ils font ça ni vu ni connu. Mais je ne lui parle pas.

Pourquoi tu ne lui parles pas?

Mouna: Parce qu’elle n’est pas droite.

Adela: Ouais, elle est sale.

C’est sale de faire l’amour?

Sélima: Avant le mariage, oui. Tu ne dois connaître que ton mari.

Supposons. Mais à la limite, c’est son problème. Pourquoi vous ne lui parlez pas? Ce n’est tout de même pas contagieux, ce genre de « saleté », comme vous dites?

Mouna: Non, mais c’est pour la réputation. Les gens parlent. Si quelqu’un nous voit avec elle, tout le monde va penser qu’on est comme elle.

Yasmina: Moi je ne suis pas d’accord. Je veux me marier vierge, mais ce que les autres font, ça les regarde. Je connais aussi cette fille, et je lui parle toujours, moi.

Ses copines: Oui, c’est vrai, elle, elle lui parle.

Et ce n’est pas mauvais pour ta réputation?

Yasmina: Non, les gens savent comment je suis, ça va.

Revenons à la virginité. C’est vraiment important?

Fatima: Oui, c’est le Coran qui le dit, on doit être pures.

Adela: Chez les Marocains, c’est encore plus fort (elle est d’origine algérienne, ndlr). Lors de la nuit de noces, il faut brandir le drap taché de sang et la famille danse avec. J’ai une copine marocaine qui n’était plus vierge et qui est passée à la boucherie avant sa nuit de noces pour pouvoir verser du sang de bœuf sur le drap, et que son mari puisse le montrer à tous.

Nadja: Je défends la virginité avant le mariage, mais ce genre de procédé, non. C’est quelque chose d’intime, on ne devrait pas montrer ça à tous les invités.

Et les garçons, eux, n’ont pas besoin d’être vierges?

Moment d’hésitations. Les filles se concertent du regard.

Fatima: En fait, normalement les garçons devraient aussi, mais ils ne le font pas.

Yasmina: Ouais, c’est comme ça.

Aucun n’est vierge?

Mouna: Ah non, ce serait la honte pour lui. Plus il a eu de filles, plus il est « beau gosse ». C’est pour ça qu’ils veulent tous une voiture: pour draguer les filles et en avoir plus.

Quand un garçon et une fille font l’amour, la fille se salit, mais pas le garçon, alors? Pourtant ils font la même chose, non?

Fatima: Oui, mais c’est pas pareil quand même.

Ce n’est pas très logique, non?

Yasmina: Non, c’est pas logique. Mais c’est comme ça.

Ça vous dérange?

Fatima: Bof, non, c’est comme ça, c’est tout.

La voiture, pour draguer les filles, ça marche?

Nadja: Avec nous, non, mais sinon, assez, parce qu’une fille est obligée, comme on vous a dit, de quitter Bondy pour sortir avec un garçon, vu qu’ici tout ce sait. Alors les filles préfèrent les garçons qui ont un moyen de transport. Comme ça, ils vont faire ça ailleurs.

Beaucoup de filles ont alors une sorte de double vie?

Mouna: Ah ben oui. Par exemple, ici je ne vais jamais dans un café, à Paris oui.

J’ai remarqué qu’à Bondy on ne voit jamais de femmes Maghrébines dans les cafés, les restaurants et les bars?

Mouna: Non, c’est très mal vu, c’est pas bon pour l’image.

Mais le fast-food, vous pouvez?

Adela: Les autres, c’est pas qu’on peut pas, mais enfin on préfère pas, sinon ça parle. Mais les fast-food, ça va.

Je ne vois pas bien la différence entre les deux sortes d’endroit?

Fatima: Ben c’est comme ça.

D’accord. Revenons à la double vie de certaines jeunes filles.

Adela: Moi j’ai une copine, par exemple, qui est habillée à Bondy vraiment pas sexy, avec une grande blouse et un jogging, et dès qu’elle arrive à Paris, elle enlève sa blouse et dessous elle a un super Top moulant. Elle change aussi de pantalon, pour un truc qui lui moule bien les fesses.

Mouna: Moi je ne vais jamais en disco, mais une fois j’étais en vacances à l’étranger et comme il n’y avait pas mes parents, j’y suis allée. Mais bon, il y avait mes cousins, ils ont fait un cordon de sécurité autour de moi, aucun garçon n’a pu m’approcher à moins de deux mètres.

Sélima: Moi mon cousin me serre pas trop: il dit que les filles, c’est comme le savon, plus tu serres, plus elle te glisse entre les doigts.

Vos frères et vos cousins vous surveillent beaucoup?

Nadja: Ah oui! Trop! Mon petit frère, il est bien pire que mon père, chaque fois que je sors il me dit « attends, toi, tu vas où là? » Même ma mère, il veut la commander. L’autre jour, il lui a dit qu’elle devait pas faire un truc, je sais plus quoi, elle lui a dit « Ton père me laisse et toi tu crois que tu vas m’empêcher? ».

Il a quel âge?

17 ans.

Et vos pères?

Rana: Non, le mien ça va, il me demande avec qui je suis, où je vais, et à quelle heure je rentre, et je peux aller où je veux. Bon, je suis raisonnable, c’est pour ça, il sait que je fais attention à ma réputation, à la réputation de la famille. Cette liberté, c’est depuis que je suis en fac et majeure. Avant, c’était retour à la maison au coucher du soleil, maximum 20h.

Quand est-ce que vous avez arrêté de jouer avec les garçons, de leur parler. Au collège?

Fatima: A la maternelle, il n’y a aucune différence. Tu joues avec des filles, des garçons, c’est pareil, tu les invites à ton anniversaire, tout pareil quoi.

Adela: Ouais, mais en primaire déjà ça change, tu prends conscience des différences. Les anniversaires et les jeux dans la cour par exemple, c’est chacun de son côté.

Mouna: Mais le pire, c’est au collège. Là tu arrêtes d’être coquette, tu mets tous les jours des joggings, un pull super large, et en plus tu te mets la veste du jogging attachée autour de la taille. Surtout qu’on ne voie pas tes formes.

Adela: Tu te souviens? On était vraiment habillées comme des sacs, moi j’achetais tout au rayon mec.

Pourquoi vous faisiez ça?

Nadja: Parce que c’est au collège que ta réputation se fait. Pour toujours. Tu dois faire très attention à ne pas avoir la réputation d’allumeuse ou de pute.

Mais on peut s’habiller de manière féminine sans passer pour une allumeuse?

Rana: Oui, mais pas au collège. Si on voit tes formes, tes seins ou tes fesses, que tu les mets en évidence, tu passes pour une pute et après c’est fini.

Mouna: C’est vrai. Si tu as des grands frères, ou même une grande sœur déjà dans l’école, tu peux faire un peu moins attention, parce qu’on te connaît, on respecte déjà tes frères ou ta grande sœur, tu as une bonne réputation.

Adela: Exactement. Mais Mouna et moi, on est des aînées, alors on a dû faire très attention. Ma petite sœur, elle est au collège où j’allais, elle s’habille quand même en fille. Parce que j’étais là avant, et que je me suis bien comportée.

Mais maintenant, vous portez des vêtements féminins, assez près du corps (c’est vrai aussi pour la jeune fille voilée, ndlr)?

Sélima: Oui, au lycée, en première surtout, on a déjà établi notre réputation, alors on peut commencer à s’habiller en fille – là, les garçons savent qu’on est droite, ils ne vont plus nous traiter parce qu’on est en jupe.

Est-ce que vous pensez avoir des enfants plus tard?

Toutes: Oui, bien sûr.

Mais vous n’avez pas une très bonne image des garçons d’ici. Qui allez-vous épouser?

Fatima: Ça c’est un peu le problème. On espère qu’il sera mieux que ceux qu’on connaît, mais bon, je ne sais pas, je crois qu’ils sont un peu tous pareils.

Adela: Il y a la fac, mais on ne se connaît pas vraiment, ça ne fait pas longtemps que j’y suis, je ne sais pas si on arrive vraiment à rencontrer quelqu’un comme ça à Paris.

Mouna: Sinon il y a les Chats.

Ah bon, vous utilisez Internet pour rencontrer des garçons?

Mouna: Nous pas, mais avec les chats et les sites de rencontres, tu peux connaître des garçons qui ne sont pas de Bondy et que sinon tu ne croiserais jamais.

Leila: On connaît des filles qui le font

Est-ce que vous épouseriez un « Français », comme vous dites, même si vous êtes Françaises aussi?

Nadja: Un non musulman? Ah non, mes parents ne seraient jamais d’accord. Moi non plus, je crois. Non, ça, ça n’est pas possible.

Adela: S’il se convertit, je pense que ça peut peut-être aller. J’ai une copine qui a fait ça, elle a épousé un Français qui s’est converti, ses parents étaient d’accord, et les miens avaient l’air de trouver ça possible.

Le pire, ce serait pour vos parents que vous épousiez qui?

Toutes: Ouh là là, un juif. Ça, ce serait exclu.

Est-ce que vous avez déjà vu vos parents s’embrasser?

Mouna: Devant nous? Non, beh, quelle horreur, imaginer mes parents faire ça, c’est dégoûtant.

Adela: Ouais, c’est dégoûtant. Mais quand ils regardent la télé, mon père met par exemple son bras sur l’épaule de ma mère, des choses comme ça.

Sélima: Mes parents se tiennent par le bras quand ils marchent dans la rue.

Leila: Ah non, les miens ne feraient jamais ça, c’est de l’exhibitionnisme.

Quand vous aurez des enfants, vous les laisserez aller jouer chez un enfant de l’autre sexe?

Toutes: Jusqu’à la maternelle, oui, après, non.

Vous ferez donc comme vos parents?

Rana: Oui, je trouve que c’est très bien comme ils ont fait avec nous.

Yasmina: Non, moi je ne suis pas d’accord, je pense que si on connaît les parents de l’autre enfant et qu’on a confiance, on peut les laisser jouer ensemble.

Vous pensez quoi de cette discussion?

Mouna: C’est sympa de discuter avec quelqu’un qui ne vient pas de Bondy parce qu’on voit qu’il y a des choses pas logiques chez nous, comme les garçons qui ne sont pas obligés d’être purs alors que les filles oui, et on voit aussi que des fois tu trouves des trucs bizarres, par exemple que les filles n’aillent plus à l’anniversaire des garçons dès la primaire. C’est drôle, parce que pour nous c’est normal, toi ça t’étonne, alors on voit que des choses évidentes pour nous ne le sont pas pour tout le monde.

Fatima: Mais bon, on ne change pas d’avis, d’abord, et ensuite c’est important de dire que nous on est d’accord avec cette éducation, ce n’est pas nos parents qui nous enlèvent notre liberté, ou des choses comme ça qu’on lit parfois. Quand ils nous empêchent de sortir, c’est pas pour nous emprisonner, c’est pour notre sécurité. Les rues, c’est dangereux ici, pas comme la Suisse.

Par Sonia Arnal

Précisions sur les jeunes filles qui ont bien voulu me répondre (merci, les filles):Toutes sont musulmanes, toutes originaires du Maghreb sauf deux de Turquie, dont Fatima, la seule à porter le voile. Elles ont entre 16 et 23 ans. Certaines travaillent, d’autres étudient, Fatima est à la maison.

Sonia Arnal

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