Au centre culturel Saad Abssi, situé à Gennevilliers, a eu lieu pour la toute première fois l’événement Ifqirn. Pour sa première édition, entre récits traditionnels, visionnage de courts métrages sur le sujet, stands et performances artistiques, ce fut une après-midi emblématique qui a permis de mettre en lumière la culture amazighe issue de la région du Souss-Massa.
À l’origine de ce projet, Hanane Kawalina, facilitatrice intergénérationnelle, accompagne les générations issues des diasporas à transformer leur double appartenance et à se reconnecter à leurs racines à travers le mouvement et la parole.
Elle nous raconte, tout en préparant l’événement, la naissance de ce projet ambitieux, l’importance de continuer à transmettre des récits souvent oubliés, ainsi que son engagement à faire rayonner la culture amazighe à travers la parole. Interview.
Parlez-nous de l’événement Ifqirn (Chibani), qu’est-ce qui vous a conduit à organiser cet événement ?
Avec le collectif Almuqar et Rachid Baid, professeur de langue chleuh, on conçoit des événements identitaires qui permettent de se réapproprier son histoire, de déconstruire les croyances et de retrouver une légitimité. Il est question de créer des ponts entre héritage et transformation, on conserve l’essence traditionnelle avec une touche de contemporanéité pour toucher les nouvelles générations. Nous intégrons des domaines comme la danse, la communication, la psychologie et l’identité culturelle.
Par rapport à Ifqirn, chacun va avoir son histoire personnelle. Yacine Iguenfer a intégré le mouvement, il est vidéaste et fait des films documentaires en France et au Maroc. Lui avait déjà commencé à filmer sa famille, à filmer des archives, à filmer des anciens issus de l’immigration. Au moment où il faisait ça, j’étais au Maroc en quête de réponses.
À ce moment-là, j’étais invitée à un festival sur la migration et la poésie. J’y ai rencontré beaucoup d’anciens : des travailleurs d’usine, des anciens mineurs, des gérants de bazar. Je suis restée bouche bée, car c’était extrêmement émouvant de les voir raconter leurs histoires. Ils avaient entre 70 et 90 ans et ils savaient que c’était peut-être la dernière fois qu’ils racontaient leurs histoires. Ils évoquaient les sacrifices et tout ce qu’ils avaient dû endurer… Des histoires qu’on ne nous raconte pas forcément. C’est de là que l’idée de créer cet événement est née.
Pourquoi avoir choisi d’organiser Ifqirn ici, à Gennevilliers ? À proximité, la ville de Nanterre était un lieu important de l’histoire de l’immigration : est-ce que cela avait une symbolique particulière pour vous ?
Nous voulions vraiment faire dans le secteur d’Asnières-Gennevilliers, mais c’est un événement qui peut se transposer partout. On peut le faire aux Mureaux, où il y a eu des usines, à Mantes-la-Jolie ou à Lille où justement il y a eu une concentration de ces Ifqirn (anciens). On peut même l’ouvrir au Maroc.
Mais les Ifqirn (anciens) du Souss-Massa sont très particulièrement à Gennevilliers parce que c’est un point central où tout le monde vient faire ses courses avant de rentrer chez soi au Maroc. Ils témoignent de l’histoire de l’immigration où de nombreux Chleuh sont venus s’installer, travailler et construire leur vie ici. C’est pour cela que c’est symbolique.
Quelles perspectives vous imaginez ? Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter de meilleur dans le cadre de cet événement ?
Pour ma part, c’est que ça puisse se transposer partout, qu’on puisse collaborer avec d’autres villes, d’autres régions. Parce que c’est d’utilité publique. Les Ifqirn (anciens) disparaissent, donc c’est toute notre histoire, toutes ces transmissions qui sont en train de disparaître. Donc c’est maintenant, pas demain.
Et en même temps, ça répond à un besoin fondamental de transmission et de reconnaissance, ça permet aux jeunes générations de trouver un fil conducteur, de donner du sens à leur histoire et de déconstruire le sentiment d’illégitimité.
Ça permet également de mieux appréhender son futur et d’être un peu plus ancré dans son présent, en ayant des archives pour avoir accès à leur histoire. Aujourd’hui, il est important de permettre à ces Ifqirn (anciens) de raconter leur histoire et d’aller à leur rencontre, justement, de toutes ces générations, car c’est clairement intergénérationnel.
Propos recueillis par Salma Moutaouakil