Luisa*, informaticienne, arrive chaque matin à son travail à 8h30, après avoir déposé son fils de 5 ans à l’école. Jusqu’ici tout est normal. La différence est qu’elle s’est couchée à quatre heures du matin. La raison ? Luisa travaille comme coordinatrice bénévole dans la commission de communication du mouvement « Démocratie Réelle Paris ». « J’ai découvert sur internet qu’un groupe d’Espagnols s’était formé et avait manifesté devant l’ambassade d’Espagne. Le lendemain, j’ai pris mon enfant, ses crayons de couleur, quelques feuilles et nous avons rejoint la Bastille pour préparer des pancartes. »

Depuis, Luisa n’a pas raté un seul des rendez-vous avec le mouvement, parce qu’elle porte la révolution « en [son] cœur ». « À Madrid, lors que j’étais étudiante en sciences de l’information, mes collègues et moi avons voulu faire quelque chose d’alternatif, mais le directeur nous en a empêchés. Nous avons également protesté contre la participation de l’Espagne à la guerre en Irak. J’ai toujours eu cette passion à l’intérieur, mais depuis un certain temps, elle s’était endormie. »

C’est également ce qui s’est passé chez beaucoup d’Espagnols, qui se sentaient chaque jour un peu plus opprimés : moins de travail, moins de droits et moins de pouvoir de décision. Lorsque l’occupation, à Madrid, de la Puerta del Sol a commencé, une femme espagnole a dit à Luisa : « Je ne sais pas pourquoi les gens se plaignent, parce que la vie a toujours été difficile, trouver du travail a toujours été difficile. » Elle lui a répondu : « Pensez-vous que c’est normal que des jeunes qui ont des diplômes de niveau bac +5 ou plus doivent travailler comme serveurs ou occuper des emplois qui n’ont rien à voir avec leur formation ? »

Luisa parle de ses amis journalistes qui sont sans travail parce que les journaux, chaînes de télévision régionales, radios, et autres médias, ont fermé, ont fusionné avec de grandes entreprises, ou ont vu se dégrader leurs conditions de travail. Les gens autour d’elle qui ont la chance d’avoir pu conserver leur travail doivent se contenter aujourd’hui de CDD. « Eh oui, les gens de mon âge (33 ans) qui ne trouvent que cela, qui ne peuvent pas quitter la maison de leurs parents par manque de moyen, je trouve ça aberrant. Mais surtout, il me semblait absurde que la société ne se réveille pas. »

Maintenant, elle ne dort quasiment plus. Il n’y a pas de temps à perdre. Lors de la manif du dimanche 29 mai, place de la Bastille, le fils de Luisa était en excursion, et par hasard, le bus a traversé la place. Il a dit à ses camarades : « Je viens ici avec ma mère pour protester contre le fait qu’en Espagne les gens n’ont pas à manger. » Luisa est très fière : « Il a tout compris. »

Après la dispersion du rassemblement par les CRS, il restait encore beaucoup de travail à Luisa et aux autres membres du mouvement : « J’ai écrit le communiqué de presse. Puis il y a eu de nombreux retours de la presse, j’ai donc dû stocker tous ces liens, lire les commentaires, et analyser quelles sont nos faiblesses pour établir une bonne stratégie de communication. »

Lundi, immédiatement après avoir quitté son travail, elle est venue à la Bastille pour travailler au sein commissions. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle découvrit un barrage de CRS au pied des marches de l’opéra. Les Indignés se sont donc déplacés vers le boulevard Richard Lenoir. « Là-bas, on a commencé à réunir toutes ces critiques, car nous souhaitons envoyer un message à la société et cela ne se fait pas du jour au lendemain. Donc, nous avons travaillé pour coordonner à la fois le contenu et la forme de nos revendications. Nous avons créé des pôles de compétences afin de mieux contrôler l’action. »

Luisa est ensuite retourné chez elle. Alors qu’elle donnait son bain à son fils, il lui a demandén : « Maman, pourquoi fais-tu la révolution ? » Luisa lui a répondu : « Parce que je veux te donner un monde meilleur. On est en train de lutter pour le construire, tous ensemble. » Après le dîner, elle a couché son enfant, et s’est remise au travail : récupérer des textes, demander des permissions pour ne pas violer les droits d’auteur, réfléchir à une meilleure organisation, gérer la communication avec Sol, Barcelone …

Luisa reconnaît que le mouvement lui demande beaucoup de travail « parce que nous sommes encore un peu désorganisés, nous sommes nouveaux. Nous devons définir et expliquer le rôle de chaque commission, éditer des guides du manifestant, demander des conseils juridiques… Puis la mise en forme et la mise en place de tout cela prend beaucoup de temps. Nous avons créé un wiki (page sur le site internet Wikipédia) et j’en suis très fière. »

À Paris, le mouvement est né il y a un mois. Il y avait alors trois commissions. Maintenant, il y en a onze. Les plus récentes sont : la Commission juridique et la Commission de l’ordre et de la sécurité. Elles ont été présentées dimanche 5 juin devant le Centre Pompidou, où s’est tenue l’assemblée générale du mouvement. Parmi les propositions ratifiées, il y a eu l’idée de camper pendant le week-end du 10 au 13 juin (avec une certain succès), mais aussi la création d´un journal qui informera des activités organisées dans différentes villes françaises et la création d´une Commission éducation populaire pour laquelle plusieurs professeurs se sont déjà portés volontaires.

C’est, en effet, dans l’« éducation citoyenne » que se trouve la clé de l’évolution vers une société plus juste, estiment les Indignés. Luisa est très claire à ce sujet : « Le message passera par le bouche à oreille, les gens vont commencer à en parler de plus en plus, cela deviendra un sujet de débat. Ensuite, les gens seront plus nombreux à venir aux assemblées, et à prendre le micro pour partager leurs idées. C’est en développant et en fortifiant nos lignes de pensée que nous arriverons à atteindre les politiciens. »

Luisa lance un « appel global » à manifester dimanche 19, pour « l’égalité » : « Parce que le problème ce sont les gens au pouvoir, qui n’ont jamais eu un salaire de 600 euros. Ils viennent de grandes écoles et n’ont jamais eu besoin de penser à ce qu’est la classe moyenne, et quels sont ses besoins réels. » Luisa est en convaincue : « Si nous arrivons à les toucher un peu, nous pourrons obtenir cet effet de résonnance. Si nous commençons à vibrer ensemble, une fissure s’ouvrira que nous remplirons de la vox populi. Et alors nous pourrons, de notre côté, clamer que nous appartenons au système et que nous nous reconnaissons en lui. »

Beatriz Alonso

*Prénom modifié.

Pour plus des informations: Facebook : Démocratie Réelle Paris (page officielle)
Twitter : # acampadaparis
#democratiereelle

Précision : les personnes interrogés dans le reportage « Les indignés de la Bastille veulent du boulot » demandent, à titre personnel, des opportunités professionnelles dans leurs pays d’origine. Le titre original pouvait porter à confusion en cela qu’il suggérait que le mouvement des indignés n’aurait demandé que du travail.

Articles liés

  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021
  • La cantine des femmes battantes : solidarité féminine, ambition et cuisine

    #BestOfBB Lancée en fin 2019, l’association dionysienne La cantine des femmes battantes vise l’émancipation des femmes précaires grâce à la cuisine. Tous les weekends, Aminata, Mariame, Maïté et Fatou se réunissent pour cuisiner, vendre et livrer une cinquantaine de plats à Paris et en Seine Saint Denis. Issues de parcours compliqués, ces cuisinières ont décidé de monter l’association dont elles avaient besoin, afin d’aider, par la suite, les femmes qui leur ressemblent. Reportage.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 26/07/2021
  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021