« Je n’ai pas vu mon copain depuis février. J’ai accouché il y a trois semaines, seule, en France. C’était extrêmement douloureux pour moi et pour mon compagnon, qui n’a toujours pas pu voir son fils ». Lolita, une Française de 33 ans, a vécu sa grossesse loin de son compagnon, Paul, Sénégalais de 29 ans. Après plusieurs mois au Sénégal, la jeune femme doit rentrer en France, en février 2020, pour une opération médicale. Une semaine après son retour, elle découvre qu’elle est enceinte. Au même moment, l’épidémie de Covid-19 prend une ampleur mondiale. La France et le Sénégal ferment leurs frontières.

« J’ai essayé, durant toute ma grossesse, de prendre des billets d’avion pour aller au Sénégal, mais j’ai eu à chaque fois des annulations. Puis, à partir du mois d’août, ma grossesse était trop avancée pour prendre l’avion… » se souvient Lolita. Démunie, elle contacte le Consulat de France au Sénégal en urgence. Le couple dépose une demande de visa long séjour pour Paul, achète les billets d’avion, une assurance voyage, remplie le dossier jusqu’au dernier papier demandé. « On a dépensé beaucoup d’argent et d’énergie pour qu’au final, VFS Global (prestataire chargé du recueil des demandes de visa Schengen, NDRL) nous dise qu’on n’avait pas le droit de le déposer son visa…», raconte-t-elle, amère.

Lolita tente alors que contacter les députés de sa région, qui lui répondent qu’ils ne peuvent rien faire pour elle. « On m’a dit : déjà, en temps normal, faire venir un Sénégalais en France, c’est compliqué, mais avec la pandémie, c’est impossible », se souvient-elle. Le couple se résigne. « Ne pas avoir Paul près de moi durant toute la grossesse et l’accouchement, psychologiquement, c’est très dur, ça me fout en l’air, souffle Lolita. On s’appelle tous les jours, il est très affecté de ne pas pouvoir serrer son enfant dans ses bras. C’est une situation horrible, intenable. »

 Derrière des numéros de dossiers, il y a des êtres humains

Comme Lolita et Paul, des dizaines de couples franco-sénégalais vivent leur amour à distance. Certains ne se sont pas vus depuis plusieurs mois, parfois depuis plus d’un an. Car généralement, c’est le conjoint français qui se rend au Sénégal visiter sa moitié. Un ressortissant français n’a, en effet, pas besoin d’un visa pour se rendre dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. À l’inverse, faire venir un Sénégalais en France est administrativement beaucoup plus compliqué, sans certitude que la demande de visa soit acceptée. Seul le mariage garantit normalement l’obtention d’un visa. Mais actuellement, le délais d’obtention d’un certificat de capacité à mariage (CCAM) est passé de 2 à 4 mois minimum. Idem pour le délais de retranscription du mariage, pour lequel il faut compter entre 2 et 6 mois, après obtention du CCAM. De nombreux couples se retrouvent ainsi séparés, en attente de leur dossier.

Lolita et Paul / © Alexandra Jammet

« Nous, on ne voulait pas se marier, à la base, on n’a pas besoin de ça pour se prouver notre amour. Mais pour le prouver au Consulat visiblement, on en a besoin !». Lolita dit regretter « le manque d’humanité de ces gens, censés être compétents et nous aider, et qui n’ont rien fait pour nous accompagner dans cette période douloureuse ».

Tout le monde se rejette la faute (…) personne n’est capable de trouver une solution

Un manque d’accompagnement que déplore également Lisa, 26 ans, en couple avec Abou, 25 ans. Le jeune Sénégalais avait décroché un contrat pour un service civique de huit mois en France. « Mais avec la fermeture des frontières, il est très difficile de trouver une solution, car il aura 26 ans le 1er janvier, et c’est l’âge limite pour faire un service civique », s’alarme Lisa. « Tout le monde se rejette la faute, l’Agence du Service civique, le Ministère des Affaires étrangères, VFS, personne n’est capable de trouver une solution. On a eu un mail pour nous dire qu’il pouvait avoir une dérogation, puis on ne nous répond plus pour savoir comment faire ! Ce qu’on veut faire comprendre à l’administration, c’est que derrière des numéros de dossier, il y a des êtres humains. Et que leurs décisions nous affectent, voire nous détruisent. »

Récemment, ils ont appris que deux volontaires sénégalais ont obtenu une dérogation pour venir en France pour le programme Africa 2020., « alors qu’en parallèle, on nous répète qu’on ne peut rien faire pour nous

Laisser-passer et silence radio

Suite aux réclamations portées par le collectif Love Is Not Tourism, le 8 août 2020, Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État chargé du Tourisme, des Français de l’étranger et de la Francophonie, a annoncé la mise en place d’un laisser passer pour les conjoints étrangers de Français. Un espoir de courte durée, car l’une des conditions est que le conjoint étranger ait déjà séjourné en France, ce qui exclue la majorité des couples.

Clémence* et Moussa* ne se sont pas vus depuis neuf mois. Ils ont envoyé leur demande de laisser passer le 14 août.  Depuis, ils n’ont eu aucune nouvelle de leur dossier. « La moindre des choses, c’est d’accuser réception de notre demande, c’est la base du service public. On se sent maltraités par l’État français et notre santé mentale en prend un coup », confie Clémence. Même son de cloche pour Estelle*, en couple avec Badara*, qui a écrit au service des visas du Consulat général de France à Dakar, le 12 août, pour avoir plus d’informations sur ce laisser passer. « Ils m’ont dit de renvoyer tous les documents à cette même adresse. J’ai envoyé tout le dossier le 14 août. Silence radio depuis. Pas d’accusé de réception, rien. J’ai relancé une semaine plus tard, toujours rien. Alors, on a laissé tomber ».

Un dossier de mariage bloqué depuis un an

De leur côté, Lili et Ibrahima, en couple depuis février 2018, se battent depuis un an pour pouvoir se marier. Le contexte actuel n’arrange pas leur situation. « Pour nous, ça a bloqué dès le début, en septembre 2019. J’ai appelé le Consulat pour avoir des renseignements sur la procédure de mariage. Ils m’ont dit n’importe quoi, qu’il fallait d’abord que je me marie religieusement. Mais si on se marie religieusement, ça bloque tout car on ne peut pas obtenir le certificat de capacité à mariage. On ne l’a pas fait. Ensuite, on nous a dit d’envoyer mon acte de naissance au Consulat, ce qu’on a fait, mais ils ont refusé de nous le redonner et disent qu’ils ont perdu le dossier. » Le couple est alors dans une situation d’urgence : Lili est enceinte, mais dans leur village, les conditions d’hygiènes sont trop mauvaises pour envisager un accouchement. Ils demandent alors de l’aide au Consulat, pour rentrer ensemble en France, où ils souhaitent se marier.

Si vous perdez votre bébé ici, ce sera votre faute

« La personne du Consulat avec qui j’étais en contact m’a dit : « vous êtes Française, vous pouvez rentrer accoucher en France ! ». Je lui ai dit que je ne voulais pas accoucher sans mon conjoint. Ce à quoi elle a répondu : « Alors si vous perdez votre bébé ici, ce sera votre faute ! » J’ai énormément culpabilisé… Deux mois après, je perdais le bébé… Le médecin qui m’a auscultée m’a dit que la perte était sûrement due au stress des démarches et au choc émotionnel causé par les propos infâmes de cette personne… »

 Après ce drame, le couple contacte le bureau de la députée Sira Sylla. Ils refont un dossier complet, car les papiers déposés en 2019 arrivaient à expiration. « Le problème, c’est le visa, car le Consulat nous dit que, vue notre situation, il faut déposer une demande de long séjour concubin. Arrivés à VFS, on a payé 85 000 francs CFA (environ 130 euros, NDLR) pour déposer le visa. 5 minutes après, Ibrahima reçoit un appel de VFS qui dit qu’ils ne peuvent pas prendre ce dossier-là, car le Consulat a déposé une note de service pour dire de ne pas donner de visa concubin ! C’est n’importe quoi !»

Le Consulat dit alors au couple de déposer une demande de court séjour, alors que les papiers ne correspondent pas. Le visa est refusé. « Le bureau de la députée nous conseille de faire un recours, mais nous, le court séjour ne nous intéresse pas… On va retenter un long séjour avec un dossier en béton », poursuit Lili. « C’est un vrai trafic. Pour une même situation, ils m’ont proposé trois visas différents en l’espace de trois jours ! Ils m’ont même proposé le visa en vue d’un mariage, alors qu’on a aucune preuve de nos démarches de mariage, donc forcément ça sera refusé. Et eux empochent les frais de dossier !»

L’association La Cimade, lors d‘une enquête de terrain en 2009, pointait déjà « des procédures très aléatoires pour les couples franco-sénégalais ». Contacté, le Consulat général de France à Dakar n’a pas répondu à nos sollicitations. Depuis cet été, les Français peuvent obtenir des autorisations spéciales d’embarquer, délivrées par l’ambassade du Sénégal en France. Pour ces couples dont l’avenir est suspendu au bon vouloir de l’administration, l’amour continuera de se vivre à sens unique.

Alexandra JAMMET

*Les prénoms ont été modifiés

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