Alors que la mèche n’avait pas pris à Marseille le 30 mai dernier, des centaines de personnes ont battu le pavé ce samedi 20 juin. Les manifestations liées aux violences policières des 2 et 13 juin semblent avoir ouvert la voie aux protestataires encore hésitants par crainte des risques sanitaires encore latents. C’est en tout cas le constat que fait Michel Lepoittevin, secrétaire général adjoint du syndicat Solidaire.s : « Les rassemblements de ces dernières semaines ont aidé à déconfiner les manifestants », dit-il joliment.

La solidarité, voilà le mot d’ordre de ce samedi. Tandis que des bénévoles distribuent des masques, les voix de sans-papiers se relaient au micro de la petite camionnette rose affrétée spécialement pour l’occasion par le syndicat Solidaire.s, soutien de la manifestation. Femmes, hommes, enfants, familles… Tous les âges sont représentés à la Porte d’Aix, à Marseille, d’où s’est élancé le cortège en direction du Vieux-Port.

Ils sont quelques centaines à avoir répondu présents à l’appel de plusieurs collectifs et associations de sans-papiers, pour réclamer la « régularisation durable, sans exception et inconditionnelle de tous les sans-papiers » et dénoncer les effets de la crise sanitaire sur leurs conditions de vie.

Ils sont payés 7 euros de l’heure, parfois 5 et même 1 euro !

« Depuis le début de la crise sanitaire, je n’ai plus d’emploi. Ça fait trois mois que je n’ai pas payé mon loyer. «  À l’image de milliers de sans-papiers en France, Mouheddin, 40 ans, a perdu son emploi rémunéré au noir dans le secteur du bâtiment au début du confinement. Père de trois enfants, ce Tunisien arrivé il y a près de trois ans en France, s’inquiète aujourd’hui des conséquences durables de la crise. Venu manifester avec ses filles, il ne veut cependant pas perdre espoir : « Même si, à l’issue de cette manifestation, on n’obtient pas nos papiers, ça va aider à changer les lois. »

Collectifs, associations, syndicats : une cinquantaine d’organisations dénonce les conditions de vie indignes des sans-papiers contraints de vivre dans la précarité, faute de documents légaux nécessaires. Secrétaire générale de l’une des associations organisatrices de l’événement, « Les usagers de Pada », Fatou décrit de son côté la réalité économique difficile à laquelle ils sont confrontés : « Ils vivent en France dans des conditions indignes. Ils sont payés 7 euros de l’heure, parfois 5 et même 1 euro ! »

Au micro, on rappelle le rôle essentiel qu’ont joué des milliers de travailleurs de l’ombre dans la lutte face au Covid-19, au péril de leur propre vie. « Les sans-papiers sont en première ligne dans les activités de nettoyage, de tri des déchets, d’aide à la personne, de l’agriculture, du commerce, de livraison… », entend-on. Des activités indispensables au fonctionnement de la société, mises en lumière par la période de confinement.

Des mamans, des mineurs isolés…

Arrivés en France grâce à un visa touristique ou par embarcation de fortune dans la plupart des cas, les personnes sans-papiers sont venues trouver en France « le pays des droits de l’Homme ».

À l’initiative du rassemblement, Nacéra, « Nadine » pour les intimes, est l’une des figures phares de la manifestation. Alors que le 30 mai dernier, les rues marseillaises étaient restées vides, la mère de famille a décidé de se mobiliser en faisant appel à plusieurs associations. En France depuis 6 ans, elle et ses trois plus jeunes enfants sont toujours sans-papiers. Nacéra est venue d’Algérie dans l’espoir de pouvoir offrir un avenir digne à ses filles. « La condition de la femme en Algérie demeure compliquée, justifie-t-elle. Je veux qu’elles aient des droits et qu’elles puissent étudier. »

Fatou rappelle, elle, le périple qu’ont dû traverser nombre de migrants avant d’arriver en France : « Certains ont fui la guerre, d’autres la famine, certains ont péri en mer pendant la traversée, ils ont risqué leur vie pour un avenir meilleur. »

Parmi les centaines de manifestants, des mères et des pères de familles tels que Nacéra et Mouheddin, mais aussi des mineurs isolés. Alou, 17 ans est l’un d’entre eux. Arrivé du Sénégal sur une embarcation de fortune en octobre 2019, il rêve aujourd’hui d’un avenir en France. « J’aime la France et je m’y sens bien, mais le manque de papiers nous bloque », regrette-t-il. Comme Alou, ils étaient près de 18 000 mineurs isolés en 2018 en France, selon la protection judiciaire de la jeunesse.

La fermeture des CRA massivement revendiquée

Des mineurs dont les droits ne sont pas toujours garantis selon Françoise et Jacqueline, 77 et 71 ans, professeurs de français au sein de l’association Mamba. « A moins d’un coup juridique ou médiatique fort, ils n’ont pas toujours le suivi légal qu’ils devraient avoir », regrettent-elles avant d’ajouter : « Ils sont vraiment sympas, ils sont motivés, et ils se donnent vraiment les moyens de réussir. Ils m’ont manqué pendant le confinement. »

Ce samedi, la fermeture immédiate des centres de rétention administrative (CRA) fait aussi partie des réclamations fortes. Le dernier rapport de six associations intervenant dans ces centres telles que ASSFAM Groupe, SOS Solidarités, France terre d’asile ou encore La Cimade pointent l’utilisation outrancière de l’enfermement des personnes étrangères et dénoncent la violence et l’angoisse de ces lieux.

Ainsi, 45 000 personnes ont été placées dans des lieux de rétentions administratives en 2018 en France et en outre-mer et 480 places supplémentaires ont été créées par le gouvernement en métropole, passant de 1069 à 1549.

Soraya BOUBAYA

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