C’est un appel à l’aide sur les réseaux sociaux, samedi en fin de soirée, qui sonne l’alerte. Quelques lignes confuses, rédigées dans l’urgence : une révolte serait en cours au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot, un centre dans lequel une soixantaine d’étrangers en difficulté avec leur titre de séjour sont enfermés, dans l’attente d’être renvoyés dans leur pays d’origine.

Aujourd’hui, le confinement y est de rigueur comme partout. Ou presque : en CRA, la distanciation sociale et les mesures barrières sont impossibles et les complications sont légion. Dans ce fameux message, il est donc question de policiers, de gaz lacrymogène et aussi des journalistes, que l’on supplie d’appeler au plus vite à un numéro fixe laissé à la fin du post.

Situé au pied de l’aéroport de Roissy, le CRA du Mesnil-Amelot est le plus grand des 25 que compte le pays. Et il fait régulièrement parler de lui pour son traitement des femmes et des hommes qui y sont retenus, les violences et les tentatives de suicide qui s’y produisent. En décembre dernier, un homme a tenté de se pendre dans le bureau d’une association présente pour les aider. L’association s’était retirée pour 24 heures, afin de dénoncer des conditions de vies jugées trop rudes et trop violentes pour les résidents.

Pourquoi ils nous gardent ?

C’est Fabio, un jeune homme d’humeur survoltée, qui décroche ce samedi soir. « On a décidé de réclamer nos droits, s’exclame-t-il. Ils ne font pas le ménage ! Les toilettes, ça pue le caca ! » Le Portugais ne comprend pas bien ce qu’il fait là. « Pourquoi ils nous gardent ?, interroge-t-il. Y a pas d’avions ! Qu’ils trouvent un avion et qu’on se casse, chacun dans son pays ! C’est ça que la France veut, non ? » Les retenus réclament leur libération et la fermeture du CRA.

Certains des bâtiments du centre de rétention ont été fermés parce qu’ils étaient moins pleins. Dans les autres bâtiments, rares sont les chanceux à avoir leur propre chambre. Fabio raconte d’où est partie la révolte. La semaine dernière, un homme sans domicile fixe a été amené au CRA. Quelques jours plus tard, il présente des symptômes comme la fièvre et se retrouve isolé à l’infirmerie. Tous les autres comprennent tout de suite : ils ont partagé la même cantine, les mêmes sanitaires et ils ont de grandes chances d’avoir été contaminés.

Pour eux, c’est la goutte qui a fait déborder le vase, trop plein d’une gestion de la crise minimale et inadéquate et d’une situation qu’ils jugent absurde. « On est comme des chiens entassés dedans », déplore Fabio. Lui et les autres ont entamé une grève de la faim ce samedi soir. Après un dîner auquel personne n’a touché, ils ont tous sorti leur matelas dans la cour avant qu’elle ne ferme pour la nuit.

Au CRA, la promiscuité est la règle

Et ça fait du monde dans la cour… Malgré les espoirs de dépeuplement du centre avec la crise sanitaire, la réalité vécue par les concernés dit autre chose. Par exemple, Correia est arrivé le 4 avril, après deux ans passés en prison. Ce Portugais nous le confirme, il y a toujours des arrivées au centre : des détenus sortis de prison, des gens interpellés dans la rue…

Après nous avoir posé le décor, Fabio passe le téléphone à quelqu’un à côté de lui. C’est son « frère », dit-il. Moussa, 35 ans, n’a pas eu de chance. Il est arrivé là fin mars. Il vit en France depuis 15 ans déjà et a un fils de quatre ans, scolarisé ici. A cause de papiers qui lui manquaient et d’un cafouillage administratif, il s’est retrouvé ici au mauvais moment : pile quand le confinement a été instauré. Une situation qui l’a empêché de se défendre à temps.

Il explique posément comment la situation au CRA en est arrivée là. Inquiets depuis le début de l’épidémie, les résidents avaient demandé plus de mesures. Ils ont réclamé des masques, du gel hydroalcoolique et des tests. Fin de non-recevoir de la direction du centre. Autre problème soulevé : les retenus ne comprennent pas pourquoi la dizaine d’agents de police chargés de les surveiller jour et nuit ne portent ni masques, ni gants, contrairement à ceux qu’ils voient à la télé dans la rue.

Au CRA, la promiscuité est la règle. Et, épidémie ou pas, tous sont contraints de prendre leurs repas ensemble au réfectoire. Gabriel, arrivé il y a quelques jours, hallucine : « On mange coude à coude. » « Même si tu veux un bout de pain pour emmener dans ta chambre, ils te disent que c’est interdit », témoigne Moussa. Pour les toilettes, le Guinéen ne comprend pas mieux. Depuis qu’elles sont bouchées, personne ne vient les nettoyer, malgré leurs multiples demandes.

Et le trentenaire de poursuivre ce triste tableau. Dans son bâtiment, une seule douche fonctionne encore correctement. Dans les autres, l’eau s’écoule si mal qu’elle ruisselle parfois jusqu’aux chambres. Le ménage n’est fait que dans les couloirs. Quant à leurs chambres, ils voudraient bien y faire le ménage eux-mêmes mais on ne leur laisse rien. « Il n’y a pas de javel, il n’y a pas de désinfectant. On a juste un seau d’eau pour tous les bâtiments », raconte Correia. Et Moussa de conclure : « Ici, il y a même des cafards. »

C’est tout cela qui a fait monter la colère ces derniers jours, jusqu’au soulèvement de ce samedi. Une révolte de l’indignation contre l’angoisse de cette attente sans but et contre les conditions de vie qu’ils jugent indécentes. La peur d’être contaminé, la peur de s’enliser sans aucun horizon. La peur de mourir, aussi, tout simplement. « En prison, j’ai fait une tentative de suicide, raconte Correia. Mais en fait, j’y étais mieux qu’ici. Je ne pensais pas dire ça un jour ! »

C’est un peu l’instinct de survie qui leur a fait prendre des risques samedi soir. Le risque d’un soulèvement pour obtenir quelque chose. La fermeture du centre, par exemple, comme ça a été le cas ailleurs en France. « On a vu que lundi, le président allait faire une allocution, dit Moussa. Alors, nous aussi, on a voulu faire quelque chose. »

Ils ont passé la soirée et la nuit dans la cour. Tous. « Personne ne dort », raconte Correia quand on l’appelle vers 3 heures du matin. Certains leaders s’assurent que personne ne regagne le bâtiment et que tout le monde soit solidaire de ce qui se passe. « Les gens comptent monter sur les toits, ils veulent mettre le feu », racontait le Portugais, un peu craintif.

Les CRS, les matraques et le gaz comme réponses

Dans la soirée, le directeur a passé une tête, promettant une amélioration des conditions. Mais la réponse a été, en fait, essentiellement sécuritaire. Dès 21 heures, une demi-douzaine de voitures de polices a débarqué en renfort et stationné autour du centre.

Et puis, ce dimanche matin, une trentaine de CRS a débarqué et mis brutalement fin à l’insurrection. Les retenus ont eu beau résister pacifiquement en restant assis, c’est manu militari que leur révolte a été matée. Ils ont tous été amenés dans leur chambre, avec matraques et gaz lacrymogènes en supplément. Tous ou presque, à dire vrai : une demi-douzaine d’entre eux, plus âgés que la moyenne, ont été embarqués par les forces de l’ordre. Ont-ils été considérés comme les « meneurs » ? Toujours est-il que retenus et associations craignent qu’ils aient été placés en garde à vue et attendent de leurs nouvelles.

Mission périlleuse car les téléphones ont été confisqués. En début d’après-midi, nous réussissons pourtant à joindre Gabriel. Par un heureux hasard, ce ressortissant roumain était aux toilettes au moment de l’intervention policière, assure-t-il, et il a pu garder le sien. Citoyen européen, Gabriel vit en France, il travaille en France, il est marié à une Française et ses enfants sont scolarisés en France. Mais qu’importe : il est enfermé dans l’attente d’être expulsé vers son pays.

Arrivé mardi dernier après un contrôle de police dans la rue, Gabriel n’a pas été testé en arrivant. Comme les autres, il vit dans l’insalubrité, la puanteur, la crainte. Et, comme si tout cela ne suffisait pas, sous le spectre d’une pandémie à laquelle la France les expose de façon indigne.

Coline BEGUET

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