Houra est arrivée en France en mars 2019. Cette jeune femme iranienne a vécu longtemps entre l’Italie et son pays natal qu’elle a quitté à seize ans. Devant elle, quatre apprenantes sont assises l’une à côté de l’autre. Elles suivent attentivement les lettres persanes que leur professeure trace sur le tableau. Si les cours sont plutôt axés sur l’oral, Houra estime indispensable de leur apprendre à se débrouiller à l’écrit : « Quand je vois qu’elles arrivent à construire des phrases simples, à comprendre ce que je dis, pour moi, c’est très beau. »

Faire donner des cours de langue à des personnes réfugiées, c’est l’initiative originale menée à Paris par l’association Causons. Hélène Ramajo, la présidente de l’association, explique pourquoi elle a tenu à proposer ce dispositif qui inverse les rôles : « Nous mettons la lumière sur des compétences utiles et précieuses qu’ont les personnes issues de la migration pour démontrer que le rapport peut être bilatéral entre elles et la société d’accueil. ». Certains enseignants étaient déjà professeurs dans leur pays, d’autres viennent d’un tout autre domaine. L’important, pour la directrice, c’est d’avoir « un intérêt pour le projet et une passion pour la transmission de sa culture. »

Une possibilité de participer à la société qui les accueille

Une espèce de « cours de langue inversés » dont est fière Frédérique, stagiaire au sein de l’association depuis quelques mois : « J’ai réalisé que ces personnes n’ont pas toujours la possibilité d’être actives, de participer d’une manière ou d’une autre à la société qui les accueille. »

Pour faire en sorte que tout se passe bien, l’association forme ses salariés, ses stagiaires et ses bénévoles pour préparer les ateliers suivants, « pour prendre conscience, quelle que soit notre place dans l’association, de la réalité de cet engrenage-là », ajoute Frédérique. Un week-end d’intégration est ainsi organisé entre les associations et les membres de Causons, où elle a pu entendre leurs « histoires difficiles » et voir leurs « sourires », leur « volonté d’être actifs et d’aller de l’avant. »

Houra avait tout du profil idoine pour Causons. L’enseignement, elle avait déjà tenté l’expérience en Italie, où elle apprenait l’anglais à des demandeurs d’asile afghans. Mais transmettre sa langue maternelle lui donne une satisfaction différente : « Ça ne m’arrive pas avec l’anglais mais le persan, oui. C’est ma langue, je suis contente quand je vois qu’elles sont curieuses. Sinon on ne pourrait pas vraiment arriver à ce niveau-là. »

Houra, enseignante à Causons

Pendant douze ans, Houra a appris l’italien grâce à des cours mais aussi par elle-même. Elle a cherché la meilleure méthode pour elle et la transmet aujourd’hui à ses élèves françaises : « J’aimais beaucoup écouter des chansons en italien. Pour apprendre l’anglais ou le français, c’était exactement la même chose. Je pense que ça va marcher aussi pour le persan. »

Evidemment, la relation enseignant-enseigné est particulière, bien différente d’un cours classique. « Pour moi, ce n’est pas de l’enseignement, c’est plutôt partager, confirme Houra. Et ça me plaît. »  D’autant plus qu’elle y voit un intérêt pour elle aussi : « Pour moi, c’était très bien pour améliorer mon français. Parfois, je ne connaissais pas certains mots, j’essayais de leur expliquer, j’apprenais le bon mot… C’était aussi interactif. C’est une expérience formidable. »

Apprendre une langue et adopter un regard nouveau

Et ses élèves sont tout aussi enchantées qu’elles. Elles trouvent dans ces cours un apprentissage pratique, « plus axé sur l’oral, plus vivant et interactif » que ce qu’elles ont vu à l’Institut des Langues et Civilisations Orientales (Inalco). Les cours sont accompagnés de sorties, de projections de films, de découvertes de festivals ou encore de repas partagés qu’apprécient celles qui ont fait le choix de venir ici.

Deux d’entre elles travaillent avec des demandeurs d’asile afghans et iraniens. Pour elles, ces cours leur permettent d’apprendre une langue mais aussi une culture, grâce notamment à des rencontres organisées par les anciens professeurs. Pour Ana, qui prend des cours depuis septembre, la culture, ce n’est pas que les films ou la politique, « c’est aussi des manières de penser, de construire des phrases ». Elle prend pour exemple la découverte du calendrier iranien : « Avec le calendrier persan, le mois de mars, c’est là où commence le printemps, alors qu’ici mars c’est la moitié du printemps. Même les jours de la semaine sont différents. Le weekend, ce n’est pas le samedi et dimanche. ».

A ce jour, cinq enseignants ont pu trouver un emploi stable dont un dans l’enseignement et quatre dans le domaine de leur choix. Causons souhaite développer les cours de langue pour offrir un travail à temps partiel « rémunéré et gratifiant » aux enseignants formés. L’association apporte une « mise en réseau indispensable » pour l’insertion professionnelle mais aussi un soutien administratif, notamment pour préparer des candidatures.

Si le projet n’en est qu’à ses débuts, Hélène Ramajo souhaite faire évoluer progressivement les enseignants les plus expérimentés à la contribution du projet associatif, afin qu’ils puissent à leur tour former les enseignants débutants. Une plateforme d’échange de matériel pédagogique « à la méthode Causons » pourrait voir le jour prochainement. De quoi repenser le modèle d’apprentissage et créer de nouvelles formes d’échanges mutuels autour de l’immigration.

Floriane PADOAN

Crédit photo : FB / Bondy Blog

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