Assis sur le muret du parking de l’hôtel Formule 1, Adil* s’accorde une petite échappée au soleil. Il est 11 heures et le jeune homme ne souhaite pas réveiller son colocataire : « On est tous à deux dans une petite chambre et nos lits sont à cinquante centimètres l’un de l’autre », décrit-il. Difficile de respecter les mesures de distanciation dans une pièce d’environ 9 mètres carré.

L’établissement dans lequel il vit depuis deux ans, situé quelque part en Île-de-France, relève du dispositif Huda (Hébergement d’urgence des demandeurs d’asile). Il hébergerait selon lui 200 personnes dont une quinzaine de femmes. On y trouve une majorité d’Afghans, de Soudanais, de Somaliens et quelques Iraniens.

Depuis le début du confinement, les associations qui distribuaient jusqu’ici des repas chauds ne viennent plus. « Mais tous les jours, un responsable et un travailleur social passent nous voir pour vérifier qu’on va bien et prendre notre température », précise Adil. L’Agence régionale de santé (ARS) a également mis en place une équipe mobile sanitaire. Pour l’heure, trois suspicions de Covid-19 ont été détectées. « Ces personnes ont été isolées dans des chambres de confinement, indique Louiza Daci, la directrice régionale du pôle Asile et intégration du groupe SOS Solidarités, opérateur qui gère l’établissement. On leur assure un ravitaillement de courses et un traitement médical. » Elle insiste, le protocole de l’ARS est suivi à la lettre et le bâtiment désinfecté quotidiennement.

La plupart des résidents, qui travaillaient dans le BTP, le ménage ou les marchés, sont à l’arrêt : plus personne ne sort sauf pour aller faire des courses. Des attestations leur ont été distribuées et sont signées avec le tampon de l’équipe éducative du Huda. « On ne nous sert plus le petit-déjeuner à cause du coronavirus mais on nous donne un ticket restaurant par jour », tempère-t-il. D’une valeur de cinq euros, les tickets ne suffisent pas. D’autant qu’il n’y a que deux magasins d’alimentation à proximité de la zone industrielle où se trouve l’hôtel : un seul d’entre eux les accepte. L’un a des produits que l’autre n’a pas, alors parfois, il échange avec un résident un ticket contre trois euros pour avoir de la monnaie.

Un temps d’adaptation

Adil a investi dans une plaque individuelle même s’il est impossible de cuisiner à l’hôtel. « Un simple sandwich coûte six euros, je ne peux pas manger tous les jours dehors. » Le plus souvent, l’Afghan achète des pâtes, des haricots, des légumes frais et du lait. Son voisin de chambre tend l’oreille et donne l’alerte si le responsable de la structure approche. « En Afghanistan, on n’a pas l’habitude de manger seuls. Alors on cuisine tous un peu et on partage le repas ensemble. »

Mais depuis un mois, le confinement change la donne. Adil n’a que trois amis parmi les résidents, qu’il ne voit presque plus. Jusqu’à fin mars, ils s’autorisaient un match de foot sur le goudron à l’extérieur. « C’est très dur car tout le monde s’ennuie dans sa chambre toute la journée ».

Mais depuis, les forces de l’ordre sont venues leur rappeler les règles du confinement. Elles repassent chaque jour. « Il est difficile de faire respecter le confinement dans du collectif, mais je crois que c’est propre à chacun car cela touche aux libertés individuelles », relève la représentante de SOS Solidarités. Avec un peu plus de 51 826 places en Huda en France (contre 43 602 en Cada, centre d’accueil pour demandeurs d’asile), le dispositif est destiné à accueillir les demandeurs d’asile en procédure accélérée ou dublinés. « Le tarif journalier par personne en Huda passe à 25 euros. C’est rien ! Alors oui, ils sont deux par chambre ».

Si elle reconnaît que la situation a été « laborieuse » au départ, notamment parce que les consignes étaient « peu claires », un plan de continuité des activités a vite été mis en place. Depuis le début de la crise sanitaire, des centres de confinement gérés par différents opérateurs ont vu le jour. Ils permettent d’accueillir les cas avérés de Covid-19 parmi les sans-abri ou les personnes en hébergement d’urgence.

Mais l’accès aux soins des demandeurs d’asile a été fortement réduit par un décret paru fin 2019, introduisant un nouveau délai de carence de trois mois avant la possibilité de bénéficier de la PUMa (protection universelle maladie). Et depuis novembre dernier, la carte de retrait ADA (allocation pour demandeur d’asile) a été transformée en carte de paiement qui ne permet pas de payer en ligne. « C’est un système aberrant ! Ce sont les établissements qui se retrouvent à payer leurs téléconsultations », s’insurge le groupe SOS.

Une autre inquiétude concerne les soins psychologiques, d’une absolue nécessité pour les migrants dont le traumatisme lié à l’exil est immense. Adil en ressent les effets depuis quelque temps. « J’ai des idées noires qui me traversent l’esprit. Je n’ai pas vu ma famille depuis longtemps, je n’ai pas les papiers et je n’ai pas de bonnes conditions de vie, donc je déprime », chuchote-t-il en luttant contre sa pudeur.

Cela fait onze ans qu’il a quitté son pays pour fuir la guerre et les talibans, il était encore mineur. « Ils ont tué mon grand frère, mes parents ont été les premiers à m’encourager à partir. » Après vingt jours de marche en Iran, où il est arrêté à deux reprises et battu par les forces de l’ordre, il traverse la Turquie. « Là, j’ai été séquestré par des gangsters qui voulaient faire chanter ma famille pour de l’argent ».

Des idées noires me traversent l’esprit

Il est relâché après quarante jours et rejoint la Grèce où il reste un an, le temps de préparer son départ pour l’Italie. C’est à bord d’une petite embarcation, en mer noire, qu’il croit sa dernière heure arriver. « La météo était mauvaise et nous étions 35 dans un bateau censé contenir six personnes. J’ai cru mourir à cet instant, mais la marine italienne nous a sauvés », se souvient Adil.

A son arrivée sur le sol italien, les autorités prennent ses empreintes bien qu’il souhaite gagner la Grande-Bretagne. Il s’agit de la procédure Dublin, qui doit permettre de déterminer l’Etat responsable de l’examen de la demande d’asile selon le premier pays par lequel le migrant entre sur le territoire européen. Après quatre mois à Calais et quelques années en Angleterre, où il travaille pour subvenir à ses besoins, il est menacé d’expulsion.

« Je suis revenu en France et me suis retrouvé dans les camps de Jaurès pendant deux semaines. Ma demande d’asile a été enregistrée, ils ont pris mes empreintes et j’ai été considéré comme dubliné. » La France veut le renvoyer vers l’Italie. Aujourd’hui, Adil est fatigué de se battre et le confinement n’aide pas. Il a perdu l’appétit et trouve difficilement le sommeil.

Lorsqu’il appelle ses parents, il ne leur dit pas tout pour les préserver et ne met plus la vidéo : « Ma mère voit que ça ne va pas dans mon regard et se met à pleurer. D’un côté, c’est mieux que je ne sorte pas car j’ai souvent envie de me jeter sous le bus ou le train », souffle l’exilé. Mais en restant enfermé toute la journée, les flashbacks et les ennuis le submergent, le rongeant de l’intérieur.

Pour lui, impossible de voir un psychologue actuellement. « J’en ai déjà vu un par le passé grâce aux travailleurs sociaux. C’est d’ailleurs lui qui m’a conseillé d’arrêter de prendre un médicament qu’un résident m’avait donné car cela agissait comme une drogue selon lui. » Adil constate combien la politique migratoire française est de plus en plus stricte.  « J’ai toujours pensé que la France était un bon pays pour les réfugiés, mais ce n’est pas si simple », lâche-t-il dans un sourire amer.

Résilient, il refuse de se plaindre, s’estimant heureux d’avoir un toit. « Que peut-on faire ? On est hébergés en hôtel, dans une chambre censée être individuelle. Mais j’ai de la chance, je sais ce que c’est que de dormir dehors. » Âgé de moins de trente ans, Adil voit ses cheveux devenir blancs. Prenant son mal en patience pendant le confinement, il continue d’espérer que la France lui vienne en aide un jour.

Nejma BRAHIM

Illustration : Clément PORDOY

*Le prénom a été modifié

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