Une frontière. Ici, dans les montagnes aux sommets blancs, ailleurs au cœur d’une mer turquoise, ou au milieu de grandes plaines vertes. Partout, des exilés stigmatisés dont les droits sont bafoués, prenant toujours plus de risques pour traverser des frontières toujours plus offensives et meurtrières.

Derrière cette réalité, la frontière. Ligne imaginaire. Avec un passeport européen, rarement une frontière est un passage dangereux voire inaccessible. Jamais un truc à gravir des montagnes à pied la nuit, à traverser une mer sur un radeau, ou à te glisser sous un camion… Tu sais pas toi, et tant mieux pour toi : c’est ta chance, et tu l’as bien compris. Tu es bien heureux de jamais devoir te poser cette question. Ça t’avait déjà bien saoulé tous ces papiers et ces coups de fil que tu as eu à passer pour avoir un visa pour le Canada.

Tu t’inquiètes : combien vont arriver cette nuit ? Dans quel état ? Reste-t-il un lit ? Des duvets ? Une boite de Doliprane ? Comment on s’organise demain et après demain.

À la frontière italienne, au niveau du col de l’échelle. Photo : Barbara Allix.

Cette ligne en Europe t’avais perdu l’habitude de la voir. Et pourtant depuis le rétablissement des contrôles dans l’espace Schengen, elle cumule surtout : des procédures administratives incompréhensibles, des règlements juridiques complexes, des moyens policiers ahurissants, des entraves constantes aux principes légaux les plus fondamentaux, des scènes de violences et de mépris.

La ligne que tu croyais invisible et bien plus grosse que tous les problèmes administratifs accumulés sur les dix dernières années de ton existence, rassemble les plus importantes violations de droits que l’Union Européenne portent sur son territoire.

Un quotidien chaotique qui tranche avec l’idéalisme du droit

Parfois, tu dis que le droit aussi est une création humaine et tu regrettes qu’on y soit pas aussi attaché qu’à la frontière. Tu es franchement un peu perdu en pensant à tout ça. C’est vertigineux, comme la dernière fois que tu es allé sur ce sentier à flan de montagne pour faire une maraude de nuit.

Ta mère au téléphone te dit qu’à la radio ces dernières semaines, elle a entendu un reportage sur la souffrance de femmes, d’hommes, d’enfants, un reportage très compatissant qui raconte la violence dans des pays d’ailleurs, où même toi avec ton caractère aventurier t’oses même plus aller, et pourtant ça à l’air si beau.

Tu racontes : les refoulements à la frontière, les mineurs pris en charge puis mis à la rue, la mise en danger, les gelures, les plaies, les tous petits enfants, l’intimidation et l’arrogance
du policier.

Tu pensais pas mais soudainement toujours avec ta mère au téléphone, tu pleures. Car ce que tu vois toi c’est tout sauf de la compassion. Tu lui racontes : les refoulements à la frontière, les mineurs pris en charge puis mis à la rue, la mise en danger, les gelures, les plaies, les tous petits enfants, l’intimidation et l’arrogance du policier que tu as croisé, les propos haineux que tu entends sur le marché. La méfiance de l’étranger, juste parce qu’il a grandi de l’autre côté d’une ligne imaginaire.

Toi, tu as vu ça parce que tu habites là. Et que de chaque côté de la frontière, tu as des cerveaux qui pensent à 100 à l’heure, des jambes qui courent dans tous les sens, des bras qui s’ouvrent, des yeux riants, des bouches qui disent des peines, des colères, et des peurs. Tu es je, tu, il, elle, nous qui nous engageons pour que la balance s’équilibre, un peu, rien qu’un peu !

Les nerfs de la guerre pour les exilés

T’es encore en train de pleurer, ça sort, tu lâches. Pourtant, tu le sais, tu es pas bête, tu es curieux, tu observes, tu analyses, tu constates, alors tu te bouges. Tu travailles gratis, sans compter les heures : observer les pratiques à la frontière, trouver des vêtements chauds, préparer des repas, donner un soin, écrire un recours, faire des communiqués, répondre à des journalistes, organiser des nuits dans le froid sous des tentes pour que les personnes qui arrivent ne crèvent pas devant toi, trouver du bois, appeler le 115, réserver des bus, des trains, trouver un endroit pour une douche… et tu sais plus quoi d’autres tellement t’en fais !

Tu es organisé, méthodique, tu fais tout ce que tu peux, tu suis des plannings, tu t’inscrits dans des groupes de travail, tu fais des réunions où tout le monde s’écoute et tu trouves que ça fait du bien. Parce que tu es la pour échanger. Tu as des copains de lutte, tu te marres parfois, tu joues avec les gosses, tu bois un peu, beaucoup, le vendredi soir.

Mais tu crises le plus souvent, tu t’inquiètes : combien vont arriver cette nuit ? Dans quel état ? Reste-t-il un lit ? Des duvets ? Une boite de Doliprane ? Comment on s’organise demain et après demain et après et après et après ? Pourquoi ça parait impossible ? Pourquoi quand j’essaie d’être solidaire, il y a de plus en plus de militaires aux frontières ?

Tu ne sais plus ce qui est le pire entre le ‘trouve toi un vrai travail’ ou ‘être militant, c’est un choix, c’est pour la cause, faut accepter de souffrir’. 

Tu t’épuises, et ton épuisement vient aussi de tout le reste : divergences de points de vue, communications difficiles, égos qui se confrontent, bisbilles politiques… En plus de tout ça, tu as les boules constamment de croiser un flic, enfin plutôt de te faire emmerder par l’un d’entre eux. De te retrouver au poste toute la nuit, toi, parce que tu t’es bougé pour qu’on respecte au minimum le droit, pour qu’on ne laisse pas des gens crever dans ta ville.

Personne ne te paye, personne ne te dit merci, personne ne te voit, t’es quasi invisible aussi – tiens comme la frontière -. Tu ne sais plus ce qui est le pire entre le « trouve toi un vrai travail » ou « être militant, c’est un choix, c’est pour la cause, faut accepter de souffrir ».

Au final, c’est ça peut être qui te fout le plus en colère : pourquoi tu n’es pas pris au sérieux ? Pourquoi on t’entend pas quand tu cries que tu as besoin d’aide ? Tu es fatigué. Tu manges, et tu dors. Pas beaucoup, tu as promis que tôt demain matin tu seras là.

Le froid et un terrain naturel hostile à la traversée qui n’empêchent pas les exilés de tenter leur chance depuis l’Italie.

Et ce matin, tu te réveilles, et tu lis au café dans un rapport parlementaire du 10 novembre dernier qu’on t’a transféré :  « Quelle mouche a piqué la société française pour qu’elle développe tant de veulerie quand ces femmes et ces hommes venus d’ailleurs se noient, meurent écrasés sous les trains ou transis de froid ? Pourquoi la tolérance, la confiance dans la connaissance scientifique et ce que l’on appelle communément l’État de droit ont perdu tout crédit dans la classe politique, la haute administration et les médias dès lors qu’il s’agit de parler des étrangers ?  ». Des mots, pas de toi, pas du communiqué écrit par les copains, mais d’un avant propos d’une commission d’enquête parlementaire, datée du 10 novembre dernier.

T’hallucines, toi, le militant, le gaucho, le démesuré : celui qui se fait toujours engueuler à Noël , parce que tu es trop extrême, tu connais pas la réalité des choses, tu dois grandir un peu gamin, la vie c’est pas si simple.

Au fond ce que je fais c’est juste prendre le parti de la vie : de défendre une vision de l’humanité

Alors et c’est con, parce qu’au fond tu sais que tes convictions sont documentées par des thèses d’universitaires reconnues, étayées par de multiples exemples, soutenues devant des tribunaux. Mais, tu as envie de l’ouvrir : « c’est pas moi qui le dit, regarde Tonton, c’est un parlementaire, et même pas un copain de Ruffin ». Tu lis la suite du rapport, tu es un peu moins d’accord mais bon, comme t’es toujours aussi fatigué, tu te dis c’est déjà ça.

Tu as repris un tasse de café, et tu penses, au fond ce que je fais c’est juste prendre le parti de la vie : de défendre une vision de l’humanité, de défendre des trucs qui améliorent qu’un peu mais très concrètement le passage ici d’hommes, de femmes et des enfants. Comme tu ferais pour ta petite nièce, ton père, ta mère, et même le fameux Tonton que tu aimes bien au fond.

Tu auras fait ce que tu as pu, et moi, j’ai envie de te le dire : merci.

T’aimerais simplement que tout pèse pas que sur des gars et des filles comme toi, que ceux qu’ont de l’argent et le pouvoir s’y mettent aussi. Tu rêves, mais bon tu as arrêté de pleurer au moins. Pour le moment. Parce que pour la suite, tu le sais qu’après ce passage, il y aura d’autres obstacles, peut être encore plus féroces et que tout cela te dépasse.

Mais tu auras fait ce que tu as pu, et moi, j’ai envie de te le dire : merci, prends soin de toi, car le chemin est encore long et tout ce que tu fais avec ton grand imaginaire est bien plus coriace que les lignes d’ici ou de là-bas.

Barbara Allix 

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