L’année universitaire qui vient de s’écouler marquera sans nulle doute la vie de l’ensemble des étudiants qu’importe le niveau et le domaine d’étude. Nombreux ont dû suivre leurs cours en distanciel, se rendre à des collectes alimentaires afin de se nourrir décemment.

Mais tous ont eu un sentiment d’abandon causé par la ministre de l’Enseignement Supérieur Frédérique Vidal, plus préoccupée par une supposée présence de l’islamo-gauchisme dans les facs que par le sort de celles et ceux qui y étudient.

Il y avait besoin de mettre en place une reprise d’études pour les étudiants exilés. 

Durant cette crise le sort des étudiants exilés ne semble pas avoir été au cœur des préoccupations bien que la plupart pâtissent de conditions précaires. C’est dans ce marasme politique et sanitaire, que l’association Infléchir créée il y a maintenant 5 ans, s’est efforcée tout au long de l’année de venir en aide à ces étudiants laissés à leur sort. « Avec le Covid, les confinements et toutes ces choses là ça a rendu le travail de l’association et des associations de manière générale assez compliqué. Ça a été plus difficile de faire des choses plus vastes que de l’accompagnement »,  exprime avec regret Ida, membre active de l’association.

Un accompagnement pour une reprise d’études

L’association voit le jour en 2016 à l’initiative d’étudiants de Paris IV comme l’explique Roméo : « C’était un groupe d’étudiants qui constataient qu’il y avait besoin de mettre en place une reprise d’études pour les étudiants exilés. Donc pas mal d’étudiants se sont retrouvés aux jardins des Halles là où il y avait beaucoup de campements et se sont dit qu’ils devraient mettre en place de formation en FLE (Français et Langues Etrangères) sur leur propre campus », explique l’étudiant en informatique.

Infléchir s’appuie sur le soutien du réseau d’études supérieures et orientation des exilés (RESOME) afin de permettre la reprise d’études de ce public. Très rapidement la création d’un diplôme universitaire germe chez les étudiants à l’initiative du projet : « Il y avait diverses personnes qui se sont regroupées autour de la volonté de la création d’un diplôme universitaire qui soit pris en charge par la Sorbonne Université ». Roméo ajoute : « l’université devait apporter les fonds pour financer le diplôme. Du coup on a commencé à travailler avec différents collectifs dont ‘Ouvrir P6’ présent à l’Université Paris 6 ».

Le but est de passer de niveau B1 à B2 car c’est le niveau requis pour les étudiants étrangers qui souhaitent étudier en France.

La mise en place du diplôme de retour aux études supérieures des personnes exilées (DU R.E.S.P.E) offre ainsi la possibilité à des étudiants non-francophones ayant un niveau bac de poursuivre durant un an leurs études dans l’enseignement supérieur français. Pour ce faire la formation met en place pendant un an divers modules tels que des cours intensifs de français afin de préparer un niveau B2, une remise à niveau en sciences et en humanité ou encore des ateliers de théâtre et diverses sorties culturelles : « Le but est de passer de niveau B1 à B2 car c’est le niveau requis pour les étudiants étrangers qui souhaitent étudier en France. Il y a du tutorat individuel et du tutorat collectif qui ont lieu le soir sur les mêmes horaires que les cours de français, on organise également des ateliers d’écriture, des sorties », raconte Ida.

Les deux étudiants sont chargés de coordination du tutorat de français au sein de l’association, Ida aujourd’hui étudiante en master de médiation culturelle à Paris 3 a longtemps bercé dans le milieu associatif universitaire : « Ça faisait quelques années que j’étais dans l’association féministe de Paris 4 et on avait fait plusieurs choses en commun avec Infléchir : des maraudes, des projections et forcément il y avait beaucoup de convergence entre les problématiques féministes et les sort de personnes exilées. J’ai rejoint l’asso que cette année parce qu’il y a beaucoup d’accompagnement qui est fait par Infléchir qui est de l’ordre du social : aider à payer les Pass Navigo, les demandes d’aides financières », se souvient-elle.

J’ai senti que dans cette association je pouvais avoir un vrai apport et un impact réel.

Roméo quant à lui a longtemps été sensible aux questions d’asile et d’exil, rejoindre l’association était un moyen concret d’agir pour le sort de ces personnes livrées à elles-mêmes : « J’ai senti que dans cette association je pouvais avoir un vrai apport et un impact réel. On arrive à obtenir des petites victoires, et c’est une association où il y a une volonté de mettre en place à notre petite échelle des actions de solidarité et au-delà de ça il y a un désir de faire évoluer la politique de manière générale sur ces questions d’asile ». 

Une année compliquée mais des résultats malgré tout

La pandémie a fortement perturbé l’action de l’association, aucune activité culturelle, aucune rencontre ne s’est tenue durant l’année scolaire au grand dam de Roméo et Ida. Ajoutez à cela les tutorats de français en distanciel, tout laissait présager le pire pour les étudiants. Néanmoins très peu parmi eux ont lâché prise, ce dont se félicite les deux tuteurs : « C’était un peu compliqué ! Tous les étudiants sont en situation précaire donc ils n’ont pas forcément d’ordinateurs. Heureusement la Sorbonne donne la possibilité de prêter un ordinateur, il faut remplir un formulaire et tout c’est un peu chiant et ça peut prendre du temps mais très souvent ils l’obtiennent », déclare Ida.

70% des étudiantes et étudiants de la promotion 2019 étaient en formation et 22% d’entre eux avaient aussi trouvé un emploi.

Elle poursuit : « Il n’y a pas trop trop de décrochages. Dès que les restrictions se sont assouplies on a fait en sorte d’organiser des cours en hybride, à la fois en distanciel et en hybride. Mais à part 3 étudiants qui ont quitté la formation en raison de difficultés on n’a pas eu de décrochage ».

La formation peut se targuer d’une véritable réussite puisqu’en janvier 2020, 70% des étudiantes et étudiants de la promotion 2019 étaient en formation et 22% d’entre eux avaient aussi trouvé un emploi.

Désormais Infléchir aimerait davantage agir sur les conditions d’accueil et de détention (au sein des Centre de rétention Administrative) des exilés et demandeurs d’asile une situation insupportable que dénonce Roméo : « Avec les dernières lois, ils ont allongé les durées de rétention des demandeurs d’asile refoulés, puis avec les frontières fermées c’était impossible de les expulser donc ils continuaient à être détenus. Ce sont des lieux inconnus du grand public et dans lesquels il s’y passe énormément de violences policières et de violation de droits fondamentaux. ».

Les deux jeunes étudiants espèrent que le ministère de l’Enseignement Supérieur sera désormais attentif au sort des exilés à qui l’association offre de minces perspectives d’avenir dans un pays qui semble les avoir laissés-pour-compte.

Félix Mubenga 

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