Des cris et des rires retentissent. Au gymnase Joliot Curie d’Ivry-sur-Seine dans le Val de Marne de très jeunes enfants surgissent, courent et s’amusent. Tout autour d’eux, le chaos. Des tentes de fortune ont été aménagées avec des cartons, des chaises et des draps. Des matelas sont posés à même le sol.

Sur un banc, Abdullah, un jeune Ingouche (peuple caucasien de Russie dont la république est limitrophe avec la Tchétchénie) âgé de 13 ans. Au premier contact, l’adolescent est hagard, un brin intimidé. Il raconte son quotidien d’écolier, comme si tout était presque normal. « J’ai du mal à me concentrer pour faire mes devoirs parce que je pense toujours qu’on va être expulsés », avance le jeune homme.

Des lits et des séparations de fortune organisées dans le gymnase pour organiser l’espace des exilés.

Depuis le 26 octobre, le gymnase Joliot Curie abrite une vingtaine de familles de réfugiés issues notamment de Tchétchénie. L’hiver s’est installé et tandis que la pandémie connaît une recrudescence inquiétante, les dizaines d’exilés redoutent une expulsion violente prononcée dans un arrêté municipal daté du 11 décembre dernier, signé par le maire communiste Philippe Bouyssou. L’expulsion pourrait avoir lieu le 15 décembre prochain. Dans l’arrêté, la mairie évoque notamment des problèmes de dégradation de tableaux électriques ainsi que de sécurité pour les exilés.

Des années d’errance pour ces familles

Avant d’arriver au gymnase Joliot Curie, le petit Abdullah raconte ses années d’errance compliquée. Sa famille et d’autres résidaient dans un squat situé au 37, rue Marceau à Ivry de 2017 à 2021, et «que tout se passait bien». Pourtant, le maire ordonne, par arrêté du 20 septembre 2017, la fermeture du lieu, appelé « CSA » (Centre Social Autogéré), au motif que son occupation représenterait un danger pour les habitants, ce bâtiment appartenant à la société Crédit mutuel Pierre 1 (auparavant à la Mutuelle des étudiants).

Le jeune Ingouche poursuit : « vers 6h, on dormait tous. J’ai entendu quelque chose en train de couper. Un policier est entré comme s’il était chez lui. Il nous a dit de nous lever et de prendre nos affaires. » C’est après cette première expulsion, que les 26 familles sont mises à l’abri au gymnase Joliot Curie d’Ivry, par la mairie qui a demandé un diagnostic social à la préfecture. C’est l’opérateur social Alteralia, qui a été mandaté et subventionné par la mairie, la ville et la préfecture du Val de Marne pour s’en charger. Alteralia se charge aussi de la livraison de repas et de produits d’hygiène pour les familles en attente de relogement.

Des familles, parfois avec des jeunes enfants vivent dans le gymnase depuis la fin du mois d’octobre.

Certaines familles ont reçu des offres de relogement. D’après la mairie, 64 personnes ont accepté ces alternatives. Mais beaucoup d’entre elles considèrent que celles-ci ne sont pas du tout adéquates sur le long terme. Souvent, elles se résignent à les accepter, sous la pression. Toujours d’après le communiqué de la mairie, 19 personnes auraient refusé ces propositions.

Mais pour beaucoup, le diagnostic social s’est avéré largement insuffisant puisqu’elles se retrouvent sans aucune solution de relogement. Il s’agit, notamment, de personnes isolées, en grande partie issues du continent africain. Elles ont refusé le choix d’être hébergées au gymnase de Nogent-sur-Marne, qui ne constitue pas une alternative adaptée à leurs besoins.

La solidarité s’organise avec les associations et les habitants

Bérangère Savelieff, médiatrice à Habitat-Cité, a été sollicitée pour venir en aide à ces exilés en mal de relogement. Elle évoque un moment de grande fatigue et de tension. Ce jour-là, elle accompagne les familles le soir de leur installation au gymnase, mis à disposition par la mairie.

Elle affirme qu’à l’arrivée des exilés en octobre dernier, il n’y avait rien à part des tatamis à mettre sur le sol. « Le chauffage ne fonctionnait pas. Ce n’était pas du tout adapté pour accueillir un public démuni et en plus, il y avait près de 80 personnes. » Abdullah embraye : « Nous n’avions pas de couvertures. Des gens sont venus nous en donner, mais aussi des livres, des tables et des chaises. »

On sépare l’espace comme on peut, avec parfois du linge étendu qui sert à plusieurs choses.

Le tissu associatif d’Ivry s’est alors immédiatement mobilisé. Ainsi, la mosquée et la paroisse ont aussi été mises à contribution. Pour Habitat-Cité, l’objectif était de faire du bruit face aux pouvoirs publics et aux élus de la mairie, pour essayer d’identifier les besoins des personnes, « les reformuler pour qu’ils puissent se comprendre, parce qu’il y avait un climat de méfiance », détaille la médiatrice de l’association.

L’association a ensuite dû accueillir les personnes extérieures qui venaient dans le gymnase. L’objectif ? Faire visiter et faire comprendre les lieux, organiser logistiquement l’aide apportée de l’extérieur, afin qu’elle puisse arriver aux habitants.

Des douches vétustes auxquelles sont confrontés les résidents.

Des conditions de vie très difficiles dans le gymnase

La porte du gymnase doit demeurer toujours ouverte parce qu’il n’y a pas de clé. Ce qui laisse un froid mordant pénétrer dans l’endroit et empêche les résidents de fortune de dormir. A cela, il faut ajouter des conditions sanitaires déplorables : le lieu ne dispose que de quatres toilettes pour une vingtaine de personnes. Deux pour les hommes, situées à l’extérieur du gymnase, et deux pour les femmes à l’intérieur.

Sans compter que le gymnase se trouve très proche d’une école. Ce qui produit des nuisances sonores très importantes, en raison du bruit que font les écoliers. De ce fait, il devient très compliqué pour les adolescents, en majorité scolarisés dans la commune, de faire leurs devoirs, puisqu’il doivent aussi supporter les bruits de très jeunes enfants dans le gymnase.

Malgré les difficultés la solidarité s’organise pour trouver des solutions.

« Le froid, le fait de devoir dormir par terre, la moisissure et le Covid... On sait que dans les toilettes, on peut tomber malade tout le temps. Nous savons à l’avance que nous serons délaissés», regrette Nabi, exilé sénégalais qui a trouvé refuge dans le gymnase.

Pour se laver, les résidents se confrontent à une salle de douche vétuste et insalubre, ainsi qu’un sol très peu nettoyé. Des coupures de courant interviennent souvent. Parfois, les habitants doivent se laver avec de l’eau froide parce qu’il n’y a pas d’eau chaude, confient plusieurs personnes sur place.

Un autre exilé, tchétchène, qui travaillait dans l’isolation, et présent dans le gymnase, crie son indignation face à la situation: « C’est comme la Russie. C’est la même volonté de vouloir se débarrasser des gens. La seule différence, c’est la langue ! » Avant d’ajouter: « Je me rappelle de 1991 quand j’avais les mêmes conditions de vie. J’avais l’impression que la guerre ne prendrait jamais fin comme la précarité ! » assène-t-il, révolté.

4 toilettes pour une vingtaine de personnes dans le gymnase.

Ousmane Keita vit en France depuis 2003. Musicien, il partage le sentiment de son camarade d’infortune. « Ce n’est pas une vie. Nous sommes humains, donc je ne comprends pas. J’ai froid partout. On dit pourtant que la France est le pays des droits de l’homme. » Il nous livre sa perplexité par rapport à la situation des exilés subsahariens du gymnase : «Ils ont logé tout le monde sauf nous, les Africains. Donc, du coup je ne comprends pas. Pourquoi ne pas aider tout le monde ? »

Avant une probable nouvelle expulsion, c’est la peur mais aussi la résignation qui règne chez les exilés du gymnase Joliot Curie, qui se préparent une nouvelle fois à devoir trouver une autre solution de logement de fortune.

Contactée par téléphone, la mairie d’Ivry-sur-Seine, n’a pour l’heure pas donné suite à nos demandes d’interviews.

Hervé Hinopay

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