« Je suis décidé à taper au portefeuille » affirmait le 7 novembre dernier, sur le plateau du Grand Jury de LCI, le candidat Arnaud Montebourg. « Il y a 11 milliards de transferts d’argent qui passent par Western Union sur l’ensemble des pays d’origine. C’est une manne pour ces pays et nous avons besoin aujourd’hui de dire : ça suffit », ajoutait celui a proposé de bloquer l’envoi de fonds privés internationaux, pour les pays qui refusent le rapatriement des exilés visés par une expulsion du territoire français.

À gauche, la proposition de l’ex-ministre socialiste a suscité l’indignation générale, avant le rétro-pédalage illico du candidat qui a reconnu s’être mal exprimé. Du côté de l’extrême droite, le polémiste Éric Zemmour a volé au secours du candidat de la Remantada de la France, en saluant avec humour cette mesure.  Mais chez les premiers concernés, la proposition ne fait pas rire. Place d’Aligre, dans le douzième arrondissement de Paris, devant le comptoir Western Union, beaucoup de  travailleurs immigrés, dont les familles dépendent souvent de ces envois précieux, ne comprennent pas ces propos.

Ria, Western Union, MoneyGram : autant d’entreprises bien connues des étrangers qui envoient des fonds à leurs proches.

Cette proposition est injuste

Après avoir soigneusement emballé les masques en bois et divers objets, Adam, brocanteur auto-entrepreneur, arrivé il y a 10 ans du Cameroun explique ses mandats cash réguliers. « C’est pour garder le lien avec mes proches, je les appelle souvent pour prendre de leurs nouvelles et voir s’ils ont besoin de quelque chose ». Envoyer de l’argent, c’est d’une certaine façon un moyen pour démontrer son attachement sans faille et faire preuve de sa capacité à être toujours là, malgré la distance. Il devient la matérialisation concrète d’un lien familial et affectif.

Je paie mes impôts, je participe à la croissance économique de la France. C’est à moi de gérer mon argent comme je le souhaite.

Les différentes personnes rencontrées n’ont pas manqué de rappeler que le fait de s’arracher de leur milieu d’origine est un sacrifice. « Cet altruisme est d’ailleurs la raison pour laquelle de nombreuses personnes choisissent d’émigrer », déclare Adam. « Je ne travaille pas que pour moi-même, je travaille également pour ma famille. Pour les Africains, la réussite doit profiter à tout le monde, c’est culturel. C’est un devoir pour moi de soutenir mes proches, mais c’est également un plaisir, […] Notre bonheur dépend de celui de nos familles »ajoute-t-il dans le petit bureau où les personnes défilent devant le guichet.

Des petites dizaines d’euros aux transferts les plus importants, chaque envoi compte, souvent suivi de message WhatsApp pour confirmer la réception de l’aide précieuse.

Face aux déclarations d’Arnaud Montebourg, Adam tient à préciser avec insistance qu’il ne vit pas aux crochets de la société : « Je ne suis pas un profiteur, je n’ai jamais touché le RSA car j’ai toujours travaillé, je déclare ce que je gagne, je paie mes impôts, je participe à la croissance économique de la France. C’est à moi de gérer mon argent comme je le souhaite ». Pour Adam, les propos du candidat à l’élection de 2022 « sont une manière pour lui de gagner des voix sur les dos des étrangers ». « Cette proposition est injuste » conclut l’entrepreneur camerounais.

Les transferts d’argent répondent à des besoins très variés et peuvent intervenir dans le cas de situation d’urgence. « En plus des envois mensuels, J’ai déjà fait face à plusieurs cas d’urgence extrême, ma sœur avait besoin d’argent pour se faire opérer et heureusement que les transferts d’argent existent », précise Adam.

Les envois d’argent de la diaspora africaine ont un impact sur la vie des gens au pays

Originaire du Mali, Mody est arrivé en 2011 en France. Le trentenaire subvient aux besoins de sa famille restée dans le pays d’origine. Agent de surveillance des points écoles, Mody, touche environ 1 300 euros par mois. À la sortie d’un bureau de transferts d’argent, l’homme a la tête rivée sur son téléphone portable. Il communique à son frère le numéro de contrôle du transfert d’argent en envoyant une photo via WhatsApp. Ce jour-là, c’est 40 euros avec Western Union.

« Depuis que j’ai commencé à travailler, j’envoie des petites sommes de 200 et 300 euros chaque mois », témoigne Mody. « Bien que l’argent envoyé ne représente qu’une part de mon salaire, il couvre les dépenses de ma famille, et cela fait une grande différence dans leur vie quotidienne, cette somme sert à acheter essentiellement des produits alimentaires comme le riz par exemple ».

Au guichet, place d’Aligre à Paris, les envois s’enchainent et leurs histoires avec.

Les envois d’argent représentent le moyen de subsistance de nombreuses familles de travailleurs immigrés africains. « Il ne s’agit pas de l’argent envoyé chez soi, mais de l’impact sur la vie des gens« , expliquait en 2018 Gilbert F. Houngbo, président du Fonds international de développement agricole, le FIDA, alors qu’il dévoilait un rapport sur l’augmentation des frais d’envois, qui pour l’Afrique subsaharienne se révèlent être les plus élevés au monde.

Très agacé par les propos d’Arnaud Montebourg, Mody a fustigé « une décision incompréhensible » et répété que « personne ne m’empêchera d’envoyer de l’argent à mes proches car ils n’ont pas d’autres ressources ». Selon l’Organisation des Nations Unies, l’impact positif des envois de fonds en Afrique est incontestable : diminuer les effets de la pauvreté, encourager l’accès des enfants à l’éducation et lutter contre les pénuries alimentaires. En 2019, les envois d’argent de la diaspora africaine à leurs familles, 49 milliards de dollars, ont dépassé l’aide au développement et les investissements des entreprises étrangères.

L’arrêt des transferts peut engendrer des drames humains

En menaçant d’interrompre temporairement les transferts d’argent, Arnaud Montebourg entend faire pression sur les pays africains. La proposition prend des allures de punition politique alors qu’en pénalise en réalité des travailleurs immigrés et des Français précaires dont les proches à l’étranger vivent parfois dans le dénuement. « L’arrêt des transferts peut engendrer des drames humains », affirme Davina, étudiante congolaise en Management commercial et opérationnel, en alternance dans une entreprise d’installation électrique. « Dans les pays africains, la couverture médicale et limitée voire inexistante. Il y a deux semaines, la petite sœur d’une amie est décédée au Congo car sa famille n’avait pas assez d’argent pour la soigner. N’ayant pas de protection sociale, elle n’a simplement pas été admise à l’hôpital », raconte-t-elle, très affectée par cette histoire, et par la nouvelle instrumentalisation électorale de la vie des étrangers en France.

Mokrane Smaili

Articles liés

  • Ici ou là-bas, des lignes meurtrières et des exilés toujours plus stigmatisés

    Alors que les responsables politiques français se font remarquer par un mutisme complice face aux dernières tragédies des exilés, Barbara Allix a décidé de parler de ceux qui se battent pour ces oubliés. Juriste, spécialiste du droit des étrangers, elle est installée à Briançon (Hautes-Alpes) où chaque jour de nombreux exilés traversent la frontière italienne dans les pires conditions. Elle raconte l’envers du décors de cet engagement pour l’humanité. Billet.

    Par Barbara Allix
    Le 30/11/2021
  • Exilés : « La France et l’U.E vous ont laissés vous noyer »

    27 exilés ont perdu la vie le 24 novembre dernier, alors qu'ils tentaient de traverser la Manche, pour rejoindre le Royaume-Uni depuis Calais. Une nouvelle hécatombe, qui devraient mettre la France et l'Union Européenne face à leurs responsabilités. C'est l’électrochoc que voudrait voir Félix Mubenga, devasté et en colère devant des drames qui se répètent. Comme nous tous. Edito.

    Par Félix Mubenga
    Le 25/11/2021
  • Mineurs isolés étrangers : la coercition préférée à la prévention

    Pour répondre à la délinquance associée à certains mineurs non accompagnés (MNA) en France, les débats entre coercition et protection d’une catégorie de population souvent vulnérable et exploitée par les réseaux. Reportage à Paris et Bordeaux.

    Par Floriane Padoan
    Le 14/09/2021