Un important dispositif policier s’est déployé autour de la place de la Madeleine. Près de leurs camions, des agents de police filtrent l’accès et multiplient les contrôles. Pas anodin alors que le rassemblement qui se prépare est un rassemblement de sans-papiers. A l’appel de la Marche des solidarités, plusieurs centaines de femmes et d’hommes, dont beaucoup en situation irrégulière, se sont regroupées ce samedi dans le 8e arrondissement pour appeler à une régularisation massive.

De nombreuses organisations sont là : des collectifs de sans-papiers et migrants, associations pour le droit au logement, de défense des libertés, etc. Objectif : la régularisation des sans-papiers, la fermeture des CRA et le logement pour tous. Cette manifestation d’ampleur nationale est soutenue par près de 200 collectifs et organisations.

Un dispositif spécifique a été mis en place par les manifestants. Divisés en plusieurs cortèges, ils peuvent accéder à différents points du rassemblement sur une zone allant de la Place de la Madeleine à Strasbourg-Saint-Denis. L’objectif est de respecter les règles de distanciation physique, alors que le port du masque est demandé en parallèle. La mobilisation doit durer de 14h30 à 17h.

Régulariser pour donner de la dignité

Pour les sans-papiers, il y a urgence tant la précarité dans laquelle ils vivent les surexposent au virus. L’enjeu est d’abord sanitaire, en ces temps d’épidémie. Mais il s’agit aussi et surtout de se battre pour l’égalité des droits.

Tandis que des centaines de manifestants pénètrent dans la place, un impressionnant brouhaha retentit : c’est un florilège de cris et d’éclats de voix. Le cortège se met en marche et commence à scander à tue-tête : « Sans-papiers, solidarité ! » Il y a des jeunes, des moins jeunes et des personnes de nombreuses nationalités. Une pancarte attire notre attention : « Morbide économie, Etat criminel ! »

L’ambiance est joyeuse. Les rires et les cris fusent. Des portables sont brandis pour immortaliser l’événement, des exclamations de joie jaillissent. Dans la cohue, un homme galvanisé s’écrie : « La France doit régulariser les sans-papiers ! On ne lâchera rien ! On se battra jusqu’au bout ! Je suis avec vous ! »

Encadrés par des dizaines de policiers, les gens traversent le boulevard de la Madeleine. Sur le chemin nous croisons Monsieur Coulibaly. Il vient du Mali, vit en France depuis 5 ans mais n’a toujours pas de papiers. « Tous les pays sont en train de régulariser tous les sans-papiers. Du coup, tout le monde s’est demandé pourquoi pas la France ? On dit que c’est un pays de droits, donc les gens les réclament. C’est pour ça qu’on demande le titre de séjour afin de vivre ici. L’Etat doit agir plus vite, car il sait qu’il y a des personnes vulnérables face au confinement. Tout ça, on n’en parle pas. On vit comment ? »

Il poursuit : « On a juste besoin d’un bout de papier pour s’en sortir. Macron a dit que nous allions passer en chômage partiel, mais sans documents c’est impossible. Il n’a pas pensé à cela. Il y a une confusion, on ne comprend rien. »

Eux n’ont pas eu droit au chômage partiel

Le défilé continue. Les gens s’arrêtent place de l’Opéra, en profitent pour chanter, danser, prendre des photos et des vidéos. Au bout de plus d’une heure de traversée dans Paris, le défilé se termine finalement place de la République, lieu emblématique des mobilisations. L’endroit est bondé. Sous les clameurs, certains tambourinent sur des tam-tams.

Parmi eux, Moussa. Ce Malien d’une trentaine d’années vit en France depuis 10 ans, lui aussi en situation irrégulière. Il nous fait part de sa lassitude : « On peut vivre en France pendant des années sans avoir de papiers. Ce n’est vraiment pas normal. Si on a les documents, on est tranquille et on peut travailler comme tout le monde. »

Au son d’un haut-parleur, la police ordonne soudain aux protestataires de quitter les lieux, alors que la mobilisation s’est déroulée dans le calme. L’incrédulité et l’incompréhension se lisent sur les visages. Une grenade lacrymogène est lancée par les forces de l’ordre, ce qui provoque la dispersion de la foule. Il règne alors une grande confusion ; les gens s’enfuient dans tous les sens pour éviter le nuage de gaz. Mais la place de la République est cernée par la police et les contestataires se retrouvent bloqués pendant une bonne dizaine de minutes.

Selon les organisateurs, une cinquantaine de personnes ont été interpellées au cours de l’après-midi. Dans un communiqué, ceux-ci ont dénoncé « l’usage intensif de gaz lacrymogènes » par la police. Avant de conclure : « mais elle a dû abandonner face au nombre et à la détermination des sans-papiers. Le pouvoir s’est trompé en pensant qu’il pouvait tout autoriser sauf les manifestations de sans-papiers. »

Hervé HINOPAY

Crédit photo : HB / Bondy Blog

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