Les blogueurs racontent, à leur façon, leur -Né quelque part-, la semaine de la sortie du film de Mohamed Hamidi. Dans les salles, aujourd’hui.

Je suis une erreur statistique. Mais rien n’est figé. Il faut juste savoir faire preuve d’imagination pour faire mentir cette mauvaise fée qui condamne autrui avant même de lui avoir donné sa chance. Les bonnes fées, elles sont arrivées plus tard. Je suis née à Barbès, chambre avec vue sur le marché. En y réfléchissant, c’est drôle d’être née ici quand on sait que ce quartier parisien est une succursale de l’Algérie. Ce pays que mes parents ont quitté des années avant ma naissance, à la recherche de perspectives, d’avenir, de travail et de bonheurs inaccessibles « là-bas ». « Ici » ce n’est pas le paradis fantasmé. Comme un cliché vivant de l’immigration, je suis la fille d’un ouvrier qui serre les boulons des portières de voitures au rythme des trois huit à l’usine Renault à Boulogne-Billancourt. En attendant de retourner « là-bas », il faut s’occuper dans ce coin du 19ème arrondissement parisien. Les loisirs sont des danseuses coûteuses. Il existe, heureusement, une parade. Celle que ma mère a choisie s’appelle « bibliothèque municipale » et lui évite de compter les centimes qui lui manquent. Un endroit chaud garni de centaines de livres et de revues.

Pour arriver au paradis des bons élèves il faut affronter des épreuves. D’abord descendre la rue, puis tourner à droite après le café où les poivrots viennent claquer leur maigre salaire et leurs allocations en rami et autres parties de belote. La terreur me prend au ventre. J’ai peur de tout, je dois avoir 6 ans. Le patron du café possède un flipper et deux dobermans effrayants, pléonasme s’il en est. Nous passons devant. Peut-être serrais-je la main de ma mère pour me rassurer ? Je ne m’en souviens plus. Mes yeux balaient le sol. Un cadavre de souris gît par terre. Une autre, plus grosse et bien vivante, se contorsionne pour passer à travers la lézarde d’un mur. Je déteste les rongeurs. Cette rue est insalubre. Plus tard j’apprendrai que ces enfants qui vivent dans cet immeuble sans porte, ouvert au regard et à la curiosité de tous, ont été victimes de saturnisme, la maladie des murs lépreux transmise par la peinture au plomb. Pas de chance, ils sont nés dans ce quasi bidonville. Les familles africaines établies dans ces taudis font des allers et retours pour remplir des bidons et des seaux d’eau au robinet installé sur le trottoir d’en face. Les bambins, eux aussi, se réfugient à la bibliothèque. Après cinq minutes de trajet à peine nous y sommes. Ma mère s’assoit dans un coin. Avec mes soeurs nous sommes libres de fouiller dans les bacs des « J’aime Lire », des Tintin et de se perdre dans les rayonnages bourrés de livres. J’ouvre la dernière page. Les emprunts successifs s’affichent, tamponnés à l’encre bleue, presque violette. 1er février 1986, 8 avril 1986, 9 juillet 1986, 15 septembre 1989, 12 mai 1990. Les dates dansent sous mes yeux. Ce calendrier désordonné donne le vertige. Tant d’enfants ont lu avant moi ces lignes, ont emprunté ces livres abîmés à la tranche parfois rafistolée. Une longue cicatrice de scotch donne une idée des sévices subis par les ouvrages.
J’ai pu rechigner à venir ici. J’aurais préféré aller au parc des Buttes Chaumont voisin. Y faire du manège. Manger de la barbe à papa. Monter sur Pompon le poney. Tout ces plaisirs coûtent 10 francs, 5 francs, 20 francs, je ne sais plus. Des fortunes à mes yeux.  La bibliothèque municipale est un loisir raisonnable. Il y fait chaud.

Puis je m’y suis habituée à ces mercredis, samedis et vacances scolaires passés ici. Entretemps j’ai surtout appris à lire. Ma mère nous a toujours répété qu’il fallait faire des études. Longues et prestigieuses. Lutter contre la fatalité bourdieusienne parce que nous aussi nous avons le droit de réussir. Elle n’a pas pu faire d’études comme elle aurait voulu le faire, mon père lui parvient juste à déchiffrer les résultats des courses hippiques dans « Le Parisien ». Moi aussi j’ai du mal à déchiffrer les aventures de Ratus, Marou et Mina. J’ai toutefois trouvé une parade. J’apprends par cœur les phrases lues par la maîtresse. Chaque soir ma mère me fait réviser mes leçons. Un jour, elle change sans me prévenir l’ordre des textes. Je suis perdue. Je lis comme un robot. Elle comprend mon stratagème. Très vite, ma mère mandate ma sœur qui a 3 ans de plus que moi pour remédier à mon incapacité à comprendre le mécanisme de la lecture. Elle sacrifie son temps libre pour me faire lire et relire en m’expliquant les subtilités de l’alphabet et de la langue française. Un jour, tout se débloque. Je lis sans béquilles ni ton haché. Et même mieux que mes camarades puisqu’à force de travailler avec ma sœur nous avons lu tout les chapitres du livre. Je connais toutes les leçons de lecture pour le reste de l’année scolaire.  Mais il y a une vie en dehors de Ratus. Je découvre la littérature. À 8 ans je lis « Le journal d’Anne Frank ». Le livre est épais et pas de mon âge. Je lis d’autres récits qui ne sont toujours pas de mon âge sur la seconde guerre mondiale. Je lis tous les Roald Dahl. Le Bon gros géant a succédé à Charlie et sa chocolaterie, puis à Matilda. Je dévore aussi les aventures d’une jeune Yougoslave obligée de se terrer dans une cave pendant la guerre. Je ne comprends pas tout. Tant pis, je fais l’adulte. Je ne demande pas qu’on m’explique et je me débrouille. Je lis des livres sur la mythologie greco-romaine. Plus tard, au collège j’étudierai le latin juste pour en apprendre davantage sur ces mythes.

À la maison, nous n’achetions que les livres indispensables, ceux « pour l’école ». 35 francs amputés à un budget anorexique. Mais ma mère préférait se couper un bras plutôt que nous ne soyons pas « comme les autres ». Lorsque j’ai eu l’âge d’avoir mon propre argent, j’ai acheté des livres et j’ai lu. Beaucoup. Je suis tombée amoureuse de Zola, de Camus, de Gary ou Cohen. J’ai découvert Mouloud Feraoun ou Kateb Yacine et tellement d’autres. J’ai aussi déniché des « auteurs que personne ne connaît ». Je me suis affranchie de la Bibliothèque municipale de la rue Petit. J’ai même conseillé des livres aux autres. À ceux qui ont passé leur enfance dans les musées, à ceux qui ont pioché dans la bibliothèque de leurs parents de belles éditions, à ceux qui étaient prédestinés à faire quelque chose de grand, à avoir des diplômes, à ceux qui ont mangé de la barbe à papa.

Faïza Zerouala

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