L’accueil inconditionnel.  « Dans les années 1980 on disait de moi qu’il fallait m’enfermer ‘avec mes clochards et foutre le feu’. Aujourd’hui, 40 ans plus tard, on dit qu’il faut m’enfermer ‘avec mes migrants et y foutre le feu’. A 40 ans de distance, cette même veine de rejet de l’autre existe toujours. Mais ça me donne de la force pour continuer », raconte le fondateur d’Emmaüs à Forbach.

Paroissien dans la ville, et acteur du dialogue interreligieux, Jean-Luc Ferstler est une figure locale investie contre la misère et la souffrance. Il exerce à Emmaüs depuis les années 1980, plutôt prospères en Moselle. Pourtant, à cette époque, les plus démunis ne trouvaient que très peu de plate-formes de rebond.

J’ai eu la chance d’être reconnu comme un témoin d’autre chose, de donner la priorité à l’accueil des personnes en grandes difficultés, et de ne pas être récupéré.

« J’ai eu la chance d’être reconnu comme un témoin d’autre chose, de donner la priorité à l’accueil des personnes en grandes difficultés, et de ne pas être récupéré. Et puis aussi d’avoir plein d’idées, c’est une forme de folie que je revendique. » Poussé par ses convictions, l’homme de 67 ans reste attentif aux problématiques actuelles. Il dit «on» quand il parle de ses actions, cite  des noms de ses amis, des compagnons.

Salle des ventes traditionnelles, communauté Emmaüs, restaurant solidaire Le Rencard, chantiers d’insertion, friperie Tri D’Union et son projet d’upcycling écologique et social, l’association semble inarrêtable. De Forbach jusqu’en Roumanie, c’est quarante ans d’effort et de lutte pour le père Jean-Luc. Le parcours de vie de Jean-Luc Ferstler est dispersé ça et là, dans l’existence des autres. C’est l’histoire d’un petit garçon très timide qui a fait un millier de rencontres.

Le Père Jean-Luc Ferstler, figure emblématique de la solidarité à Forbach.

Installé dans l’une des salles des bureaux situés rue du rempart, l’homme à l’aura apaisante met à l’aise. C’est lui qui parle, mais il reste dans une posture d’écoute. Derrière cette carrure bien-portante, ses joues musclées par le sourire sont dissimulées sous sa barbe grisonnante. « Tu sais ce que ça veut dire Ferstler? Ça signifie ‘homme des bois’. Ça me plaît plutôt bien. En plus quand j’étais jeune, j’étais bûcheron », s’amuse-t-il.

Tandis qu’il rit chaleureusement, ses yeux brillants se plissent derrière ses lunettes rondes. Ce n’est pas du genre de la maison de se mettre en avant. Pourtant, il a mille et une anecdotes à raconter, teintées d’un accent mosellan. D’ailleurs, s’il a accepté l’Ordre du Mérite en 2010, ce n’était pas pour lui, mais « pour les compagnons d’Emmaüs. C’est une reconnaissance de ce qu’ils ont construit ». En rencontrant l’homme, on comprend vite qu’il ne court pas après les honneurs. Car l’enfant du Pays de Bitche est profondément animé par sa vocation : « être au plus près de la souffrance ».

Prêtre à vocation sociale

Jean-Luc Ferstler naît en 1954 dans le Bitcherland en Moselle. Originaire du village de Montbronn, « la huitième merveille du monde », d’après lui, il grandit avec sa sœur et ses parents. Dans sa famille, la religion chrétienne est ancrée dès le berceau.

Son père est ouvrier à la faïencerie de Sarreguemines et paysan, pas par plaisir, mais par nécessité financière. Ici, à la frontière de l’Allemagne, après la guerre de 1870 qui annexe le territoire, deux guerres mondiales, et l’occupation nazie, beaucoup d’histoires sont douloureuses. « Mon père était un Malgré-Nous (NDLR: Français enrôlé de force dans la Wehrmacht, l’armée régulière allemande) puis il a été envoyé dans le camp de Tambov en Russie avec son frère qui y est décédé. Une fois revenu chez lui, il s’est senti incompris des deux côtés. » 

C’est vrai qu’on n’avait peut-être pas grand-chose mais on était heureux.

Les non-dits du père ont aussi forgé les traits du fils. « J’ai grandi dans l’exigence du travail, avec l’idée de vivre par ses propres moyens. C’est vrai qu’on n’avait peut-être pas grand-chose mais on était heureux », sourit-il, les yeux pétillants.

Grâce à une bourse du Diocèse et aux sacrifices de ses parents, le garçon plutôt studieux poursuit sa scolarité au Collège de Bitche en internat en 1965, jusqu’au bac en 1972. « J’étais essentiellement avec des enfants dont la situation des parents était confortable. Ça m’a marqué. Mais attention, je ne me suis pas laissé faire à l’école. J’étais déjà costaud en plus, ça m’a aidé. Il faut dire que ça dissuade », ricane-t-il en faisant référence aux remarques sur son embonpoint.

A Saint-Vincent-de-Paul, la première famille que j’ai rencontrée était Monsieur et Madame Vincent. Leur nom de famille… J’ai vu ça comme un signe.

Dans un territoire réputé dur, au climat difficile, il y a bien du travail dans les mines de charbon, mais pas toujours le moins pénible pour les plus pauvres. Ici, les Houillères de Lorraine fermeront à jamais une trentaine d’années plus tard. En attendant, Jean-Luc décide de s’orienter différemment.

« J’ai toujours voulu faire ma formation de prêtre. Je n’ai pas de grandes explications à ça. J’ai appris plus tard que lorsque mon père était prisonnier en Russie, il a fait la promesse de consacrer le maximum de ses forces à Dieu. Alors quand j’ai annoncé mon projet à mes parents, ils étaient plutôt fiers. » A l’âge de 18 ans, il entre au Séminaire de Nancy qui dure cinq ans. Mais le jeune Ferstler est confronté à la lassitude estudiantine. C’est pourtant à ce moment qu’il a le déclic.

« Pendant la formation, il y a une période où tu dois faire autre chose. Un ami était à la conférence Saint-Vincent-de-Paul. Le principe était de rendre visite à des personnes dans le besoin. Ça a été un moment-clé. La première famille que j’ai rencontrée était Monsieur et Madame Vincent. Leur nom de famille… Saint-Vincent… J’ai vu ça comme un signe. On était deux, trois jeunes qui se donnaient à fond pour aider. Ça en a attiré d’autres car c’était du concret. Assez vite on a été dix, quinze à retaper leur logement. » 

Le groupe fait parler de lui, jusqu’à susciter la curiosité du responsable national de l’époque de l’institution Saint-Vincent de Paul, Amine De Tarrazi. Très tôt, Jean-Luc montre son aptitude à réunir des forces pour construire une solidarité.

Je suis revenu de ces expériences en me disant que ma vie était faite pour être au service des plus pauvres et de ceux qui souffrent. 

Sa formation exige d’exercer une activité durant deux ans. Il devient animateur-psychologue dans un centre de rééducation post-traumatique à Nancy. Il impose les sorties des patients, même en fauteuil, même en civière, au cinéma.

A la fin du contrat, on lui propose de rester. « J’avais la possibilité d’être formé à un boulot, et d’être rémunéré, mais j’ai préféré continuer mes études. Je suis revenu de ces expériences en me disant que ma vie était faite pour être au service des plus pauvres et de ceux qui souffrent. Mon parcours aurait dû m’orienter vers du religieux comme on pourrait l’imaginer. Mais, je sais déjà que je veux rester sur le terrain, rencontrer des gens, être témoin de leur vie et leur dire qu’elle vaut le coup. J’étais très timide et réservé mais agir c’est une forme de révolte devant ces situations. »

La naissance d’Emmaüs à Forbach

A la fin de ses études en 1980, Jean-Luc Ferstler est ordonné prêtre. Il est nommé, non pas à Behren-Lès-Forbach, commune ouvrière où il avait apprécié fortement l’un de ses stages, mais à Forbach, à l’époque, ville bourgeoise profitant de l’essor industriel des trentes glorieuses. « Ma première réaction a été de penser qu’ils ont voulu me mettre à l’épreuve. Je suis donc arrivé ici et ça a été la surprise. À Forbach, il y avait des gars qui demandaient la pièce au presbytère. Je me suis rendu compte que 60 personnes étaient à la rue. » 

Alors, l’Abbé Ferstler qui invitait les sans-abris de temps à autre à sa table, propose de leur rendre visite. Il se présente chez eux, dans un ancien local abandonné de syndicat après dix heures du soir comme convenu. Eux, n’en reviennent pas. Une initiative qui sera décisive pour la suite.

« Rien n’existait ici en termes d’aide. Dans le discours qui circulait c’était que s’ils voulaient travailler ils n’avaient qu’à aller à la mine. Mais ce qui n’était pas compris c’était que ces gens étaient en grande souffrance et n’avaient plus de chez eux. Après 40 ans d’expérience, je peux te dire une chose : On ne guérit jamais des blessures d’enfance. Alors certaines personnes arrivent à les surmonter, c’est vrai. Mais pour ceux qui ont mal, tu ne peux pas les soigner, simplement les soulager. »

J’ai connu Emmaüs avant de rencontrer l’Abbé Pierre. Cet accueil inconditionnel, c’était pour moi une idée prophétique dans l’air du temps.

Un jour, il tombe sur un article dans La Vie qui parle d’Emmaüs puis se rend à une présentation. « J’ai connu Emmaüs avant de rencontrer l’Abbé Pierre. J’ai été séduit par l’idée qu’une personne qui entre laisse tout son passé dehors. On reste à l’écoute sans obliger l’autre à parler. D’ailleurs toute question ou allusion était considérée comme faute grave. Cet accueil inconditionnel, c’était pour moi une idée prophétique dans l’air du temps. »  

Alors en 1982, avec quelques amis il monte l’antenne forbachoise et bénéficie d’une aide de 3 000 Francs de la Conférence SVDP. Le projet est expliqué aux sans-abris qu’il avait rencontrés : monter une communauté de travail, où ils pourraient se sentir utiles et être nourris.

Plébiscite, rejet et retour en force

« Sur les 30 à la rue qui sont venus, trois se sont concertés et ont accepté. Je dis toujours que c’est grâce à ces trois oui qu’Emmaüs est né ici. On a démarré avec rien, on utilisait nos voitures, on bricolait ».  Alors, même si deux d’entre eux ne savaient ni lire ni écrire, ça n’a découragé personne. Le premier local a été trouvé, dans un hôtel abandonné, pas vraiment aux normes. « On a réussi à mettre de l’eau et de l’électricité en fabriquant un système avec une machine à laver », se souvient-il.

Puis la communauté grossit peu à peu, avant de s’installer à la rue du Rempart. « J’exerçais toujours en paroisse », Mon travail était reconnu commente-il. « Il y avait comme une sorte d’emballement, jusqu’en 1985. » 

Mais travailler avec les autres, c’est aussi des mésaventures, son ami Pierre l’a inspiré. « J’en ai connu des terribles, mais je ne coupe jamais les ponts. C’était l’une des forces de l’Abbé Pierre, même si ce n’était pas toujours facile. Je ne conçois pas le pardon tel qu’il est aujourd’hui, pour moi c’est de savoir donner même quand ça a été difficile. »

Le dialogue interreligieux est essentiel et prioritaire. L’un des dangers qui nous (toutes les religions, sic) guette est de se penser les détenteurs de la vérité suprême

En 1985, à 31 ans, il rencontre une femme dont il tombe amoureux. Mais, un prêtre marié est une idée inconcevable chez les catholiques, d’autant plus à cette époque. Le rejet d’une partie de sa communauté a aussi été une épreuve pour lui, mais aussi pour sa famille.

Finalement, Jean-Luc quitte sa fonction de prêtre et poursuit son chemin avec son épouse. Atteinte d’une maladie incurable et évolutive, elle aussi trouve malgré toute, une place singulière dans la communauté. « De par sa maladie, et son courage, elle est devenue une mère pour les compagnons. Ils lui confiaient plus de choses qu’à moi. Elle était une forme de thérapie. Ils la respectaient énormément, et se sont donnés à fond pour qu’elle soit bien jusqu’au bout. »

Décédée en 2004, Jean-Luc était à son chevet. « J’ai vécu sa mort comme une profonde transformation, même physique. De là est née en moi la volonté de retourner vers l’Eglise. » Peu à peu le déclin de la mine montre le bout de son nez. En 2004 le puits de la Houve à Creutzwald, juste à côté, ferme et c’est la fin des extractions minières en France. La pauvreté explose, Forbach quitte son habit de bourgeoisie.

Les religions sont des expériences spirituelles qui se rejoignent. Elles ne devraient pas se correspondre mais être complémentaires.

Il fait partie de ces rares hommes qui retournent à leurs fonctions religieuses et est finalement re-ordonné prêtre en 2010. Entre-temps, il s’était déjà engagé dans un nouveau pan du vivre-ensemble. Une prise de position très symbolique dans un territoire qui pourrait être tenté par un vote raciste.

« Le dialogue interreligieux est essentiel et prioritaire. L’un des dangers qui nous (toutes les religions, sic) guette est de se penser les détenteurs de la vérité suprême. Peut-être que si j’étais né autre part, j’aurais choisi une autre Voie. Mais je pense que Dieu est d’abord Amour, et que c’est toi qui a le choix parce que tu es et ce que tu fais. A la fin de ta vie, tu verras le visage de Dieu qui t’expliquera le chemin. Si tu veux imposer ta religion, t‘as pas fait le bon choix. Il faut respecter toutes les religions. Les religions sont des expériences spirituelles qui se rejoignent. Elles ne devraient pas se correspondre mais être complémentaires. »

Aujourd’hui, le prêtre à vocation sociale s’attelle encore à cet accueil inconditionnel et à ses activités d’Emmaüs. En 2013, l’association ne passait pas loin d’une condamnation pour délit de solidarité. Et si au début de l’aventure, il accompagnait des hommes, aujourd’hui ce sont des familles entières, d’ici ou d’ailleurs.

« Malheureusement, on est plus que complet. La demande est telle que je dois parfois refuser des gens, ça me brise le cœur. Mais j’ai encore des idées pour la suite… » Il préfère garder espoir dans une région qui se relève encore de la fermeture des mines, car « La misère n’attend pas les business plans, elle ne se gère pas mais se combat. »

Un dernier mot pour la fin? Un silence s’installe. « Le regard qu’on porte sur soi-même doit trouver sa source d’inspiration dans les autres. La vie est un combat pour les autres. Ainsi se construisent les perspectives d’avenir et les projets sont sans fin. » Amen.

Amina Lahmar

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