Alors que le défilé du 14 juillet remontera sur les Champs-Elysées, un pan de l’Histoire de France semble avoir été oublié : celui de l’assassinat par des policiers, en 1953, de sept manifestants, retracée dans le documentaire Les balles du 14 juillet 1953 de Daniel Kupferstein. 

C’était bien avant la guerre d’Algérie. Bien avant que la France n’utilise le mot « guerre » d’ailleurs. C’était un 14 juillet. A Paris, entre la place de la Bastille et Nation.

Le Parti communiste français, la Confédération générale des travailleurs (CGT) et les militants indépendantistes du mouvement pour les libertés démocratiques en Algérie (MLTD) défilent côte à côte. Place de la Nation, le cortège d’ouvriers est attaqué par la police, visant principalement les travailleurs défilant avec des drapeaux algériens. Des balles partent en tous sens et toucheront sept hommes à jamais : Amar Tabadji (26 ans),  Bach Abdallah (25 ans), Daoui Larbi (27 ans), Dranis Abdelkader (31 ans), Isidore Illoul (20 ans), Maurice Lurot (40 ans) et Tahar Medjen.

Sans soutien financier ni commande d’aucune chaîne télévisée, le réalisateur Daniel Kupferstein a mené un long travail d’investigation filmique à travers les archives et les rescapés. Participants au cortège, familles des victimes, blessés, anciens policiers, historien, tous témoignent devant la caméra un acte oublié (effacé ?) de nos mémoires. Poussant sa recherche de l’autre côté de la Méditerranée, Daniel Kupferstein est allé en Algérie, pour donner la parole aux familles des victimes.

Que dire de ces hommes, jeunes travailleurs ayant leur famille au pays, rentrés dans un cercueil plutôt que le sourire aux lèvres ? Et de leurs familles, terrassées de l’autre côté de la mer ? Que dire de ce jeune français, fraîchement rentré de vacances, qui apprend qu’il ne reverra jamais son père, militant de la CGT ? Des policiers qui avouent avoir acheté des balles dans un magasin proche de la place de Nation pour remplir leur barillet et faire croire que personne n’a vraiment tiré ? Que dire des Brigades « agression et violence » (BAV) créées peu après le procès, en juillet 1953, pour surveiller de près les Algériens ? Et de la suppression de cortèges d’ouvriers, de 1954 à 1968, qui suivit ce triste événement ?

Rien ou plutôt tout. Il y a tout à dire lorsqu’un passé est caché et nié. Tout à dire lorsque des propos racistes proférés à l’époque coloniale semblent reprendre le dessus au XXIe siècle. « Il faut décoloniser l’Histoire, les mémoires et les mentalités, changer les préjugés qui restent sur les binationaux », clamait un participant du film après la projection du 8 juillet 2014 à l’Espace Jean Dame de Paris 2e. « Voilà ce qu’on veut faire de nos enfants : des demi ou des 1/10e français ».

En hommage à l’historien Jean-Luc Einaudi décédé le 22 mars dernier à Paris, Les balles du 14 juillet 1953 soulève un pan de l’Histoire de France à aborder absolument, pour que ces victimes, et celles qui ont suivi, ne demeurent plus  « assassinées par l’oubli ».

Claire Diao

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