Dorothée M. et son fils de 13 ans, Ilyès, nous donnent rendez-vous dans le parc du Cerisier à Argenteuil. L’endroit n’est pas choisi au hasard : c’est là où « tout » s’est déroulé dans la soirée du 24 mars. Ilyès affirme y avoir été frappé par un policier après avoir été interpellé violemment avec un autre jeune homme.

« À la base, j’avais juste une sortie jusqu’à 18h et finalement je ne suis pas rentré. J’ai joué au foot, et j’ai dit à ma mère que j’avais une soirée qui se finissait vers 22 heures et ensuite j’ai croisé un mec », nous raconte Ilyes, encore choqué.  Le mec en question, c’est un jeune homme de 16 ans qui propose à Ilyès un kebab avant de rejoindre le parc du Cerisier avec lui. Le jeune homme demande alors à Ilyès de faire le guet : « À chaque fois que tu vois quelqu’un t’approcher du camion, tu mets un coup de lampe ». Ilyès obéit.

Le policier me demandait ‘où est le matos ?’ Je répondais que je ne savais pas, que je n’avais que 13 ans, et il me mettait des patates

Quelques minutes plus tard, Ilyès raconte que des policiers ont débarqué. « Ils sont arrivés par derrière. J’avais peur, j’ai couru jusqu’à ce que j’entende ‘si tu continues à courir, on va tirer’. Je me suis allongé par terre direct, on m’a mis les menottes. Le policier me demandait ‘où est le matos ? Je répondais que je ne savais pas, que je n’avais que 13 ans et il me mettait des patates. Il m’a mis plusieurs coups. Un policier m’a dit ‘si tu me dis pas il est où le matos, je te frappe. Ici, y a pas de lumière, y a pas de caméra, même si tu cries, personne ne peut t’entendre ».

Ilyès rapporte également que l’un des policiers a menacé de « taser les fesses » de l’autre jeune homme s’ils ne disaient pas où se trouvait la drogue. « Il a aussi pointé le taser sur ma partie intime et il m’a dit ‘si tu me dis pas, je te tase’ jusqu’à ce qu’un policier arrive et trouve la drogue ». Ilyès nie formellement avoir pris ou caché ce sac quelque part.

Les deux jeunes sont embarqués dans le fourgon de police. Direction le commissariat d’Argenteuil, où ils seront auditionnés vers 23h15, selon les souvenirs d’Ilyès, puis placés en garde à vue. Ilyès explique n’avoir reçu aucun soin pour sa blessure à l’œil due aux coups qu’il dit avoir reçus des policiers. Il explique également ne pas avoir pu appeler ses parents.

Je demande ce qui s’est passé et on m’a répondu : ‘Il a couru pendant l’interpellation, c’est les risques du métier’. Mon fils ne m’a pas du tout dit ça ! Il m’a dit qu’ils l’ont volontairement frappé

La mère d’Ilyès, Dorothée, est assise sur le banc dans le fameux parc. Sa colère est encore palpable, son inquiétude aussi. « Mon fils m’a dit qu’il allait à une fête mais, à 22 heures passées, je vois qu’il n’est toujours pas rentré. J’envoie son grand frère le chercher au local, là où il était censé être. Il revient livide et me dit qu’il n’y a personne. On a fait le tour du quartier pour le chercher ».

À 23h30, la mère de famille, enceinte, affirme être arrivée au commissariat d’Argenteuil indiquant que son fils de 13 ans a disparu. « J’ai attendu jusqu’à 1h30 du matin. J’ai dit au policier que je commençais à avoir des contractions, que j’avais besoin de m’allonger. Il ne faisait rien, il jouait la montre. Il aurait pris mon nom, le nom de mon fils, je serais rentrée. Là, je suis rentrée, en vain. À 9h, mon téléphone sonne. Ils m’appellent pour me dire ‘votre fils est en garde à vue’. Je dis ‘hier, j’étais là ?’ Il me répond, ‘on va en parler quand vous viendrez ». Dorothée M. dit avoir récupéré son fils à midi, « cocardé, rouge ». « Je demande ce qui s’est passé et on m’a répondu : « Il a couru pendant l’interpellation, c’est les risques du métier’. Mon fils ne m’a pas du tout dit ça ! Il m’a dit qu’ils l’ont volontairement frappé ».

La peur de la police

« Nos droits sont bafoués. Mon fils a 13 ans. J’étais au commissariat, sur le banc, c’était simple de me dire que mon fils était là. J’aurais pu faire une fausse couche, j’aurais pu me faire agresser dehors à force de le chercher. La police nationale qui est censée nous protéger, si elle-même ne respecte pas la loi… »

Depuis, la mère d’Ilyès affirme avoir peur et explique ne plus se sentir en sécurité. « Ça ne fait que trois mois qu’on est ici et maintenant, j’ai peur de la police ». Selon les affirmations d’Ilyès, il devrait passer en jugement en décembre pour trafic de stupéfiant. Contactés, le commissariat de police et le procureur de la République de Pontoise étaient injoignables ce mardi.

En janvier dernier déjà, Le Monde rapportait des cas de violences entre plusieurs jeunes et la police à Argenteuil.

Eric-Arnold NGUENTI

Mise à jour du 28 mars 2018 à 20h : Le procureur de la République de Pontoise indique au Bondy Blog que le « parquet va procéder à une analyse minutieuse de la procédure afin de vérifier sa régularité et les conditions de la garde à vue du mineur »

Articles liés

  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021
  • Marche blanche pour Yusufa à Saint-Etienne : « c’est un frère noir qui a été tué »

    Environ 500 personnes sont venues rendre hommage samedi 5 juin à Yusufa, Sénégalo-Gambien de 26 ans, mort après avoir été poignardé à Saint-Etienne la nuit du mercredi 26 mai. La marche, organisée par la famille de la victime et le collectif JIAS (Journée de l’initiative africaine de Saint-Etienne), s’est déroulée dans le calme et le recueillement avec un mot d’ordre : « Justice pour Yusufa ». Reportage

    Par N’namou Sambu
    Le 07/06/2021
  • Choc à Cergy après l’agression négrophobe d’un livreur

    A la suite de l’agression physique d’un livreur à Cergy, dans la nuit du 30 au 31 mai, enregistrée et diffusée sur les réseaux sociaux, un rassemblement a réuni une centaine de personnes devant le restaurant le Brasco. Une majorité de jeunes ont été présents afin de faire entendre leur indignation, leur colère et leurs différentes revendications, face à une agression à caractère négrophobe. Reportage. 

    Par Amina Lahmar
    Le 01/06/2021