Il est 7 heures, Clichy-sous-Bois et Montfermeil s’éveillent. Le chassé-croisé entre travailleurs du soir et du jour commence sous un vent glacial qui vous taille les lèvres. La musique réchauffe les cœurs et ce garçon qui sort de la cité du Bois du Temple l’a bien compris. La tête enfoncée dans son blouson, des symphonies saccadées s’échappent de son portable. Il y a un an, lorsque je suis venu dans cette même cité, le commissariat qui se trouve juste au pied des tours était encore à l’étape de squelette, aujourd’hui il est quasiment terminé à quelques finitions près.

Les deux ascenseurs de la tour de 15 étages faisant face à ce même commissariat ne marchaient pas, aujourd’hui un seul fonctionne. Sur la vitre de la porte une annonce : « vends pour cause de déménagement : frigo 50 euros, toasteur croque monsieur : 25 euros… » et à côté un tract annonçant l’hommage à Zyed et Bouna qui aura lieu ce 27 octobre à 11 heures.

Je poursuis mon tour des quartiers. Face à la cité du Bois du temple, des nouveaux logements « décents » sont sortis de terre. De magnifiques logements individuels mêlés à des petits lotissements de deux ou trois étages sur lesquels un panneau prévient « site protégé » (par une société de sécurité). Protégé contre qui, contre quoi ? Peut-être contre ceux d’en face, contre les mêmes qu’eux, alors. Pour ce « cinquième anniversaire des émeutes de banlieue », comme on a pris l’habitude d’appeler ces évènements qui ont vu « s’embraser la France », les projecteurs sont tournés sur Clichy-sous-Bois. Mais n’oublions pas Montfermeil. Je monte dans le 601, dont le chiffre est inscrit sur un papier dont le verso est une photocopie d’un article sur les bus incendiés à Tremblay il y a quelques mois. 

Descente aux Bosquets, le fameux quartier des Bosquets. Premier choc, les nouveaux bâtiments fraîchement construits et peints en orange avec de magnifiques boites aux lettres, une porte verrouillée et un interphone qui fonctionnent, qui côtoient les anciens bâtiments totalement délabrés et emmurés mais où vivent encore certains habitants. Entre deux fenêtres murées, une dame d’un certain âge, un foulard sur la tête balayé par le vent,  téléphone en main. « Ils expulsent les derniers habitants ici. Il n’y a plus rien », me dit le gardien du bâtiment tandis qu’au même moment un camion de déménagement vide un appartement. Un panneau annonce l’arrivée de 120 logements avant de s’excuser de « la gêne occasionnée par les travaux ». Dès 9 heures du matin, les grus, marteaux-piqueurs et autres « convois exceptionnels » s’accordent pour produire un orchestre de percussions endiablé.

Avant de partir à l’endroit où se tiendra l’hommage aux deux garçons, je passe par le marché des Bosquets où se trouve ce qui sert de « centre commercial » au quartier avec un taxiphone, des bars, boucherie et boulangerie. « Ici c’est la merde frère ! On construit mais moi je te le dis, je vis ici depuis 28 ans et franchement c’est pire ! » affirme le gérant du taxiphone. Au Bois du Temple c’était l’avis contraire : « Non ce n’est plus pareil, ça a changé. C’est plus calme. »

Le chauffeur du bus 347 trouve pour sa part les gens des Bosquets plus respectueux qu’à Sevran où il a travaillé sur la ligne 147. Un bus passe en face de nous, les deux chauffeurs se saluent d’un signe de la main : « Tu vois, mon collègue qui vient de passer, c’est un ancien sur cette ligne. Il n’est jamais parti, donc comme quoi ! En plus ils construisent pas mal et à des prix très intéressants. »

Avant de me rendre sur le lieu de commémoration, je passe prendre un café dans un bar tenu par des « jeunes ». La discussion tourne autour du reportage qui passe sur une des chaînes en continu de la TNT et sur des confrères journalistes qui se seraient fait tabasser en filmant dans le quartier de la Forestière. 10h30, les journalistes sont les premiers sur les lieux. Ils sont à la recherche de témoignages. Le public arrive, dont une majorité de jeunes garçons et de filles des différents quartiers avoisinants, mais aussi des villes de la région et des proches des familles de Mouhsine et Laramy, les deux garçons décédés en 2007 à Villiers-le-Bel à la suite d’un choc avec une voitire de police.

La parole est donnée aux proches de la famille Benna et Traoré qui commencent par saluer Muhittine (le troisième garçon qui était avec Zyed et Bouna, blessé il a « survécu ») qui « vit une situation très difficile » ; étant psychologiquement très atteint. Les frères des deux victimes demandent que « justice soit faite » en remerciant tous les jeunes présents pour « leur calme, leur présence et leur patience ».

Actualité oblige, avec la décision, rendue le 22 octobre, de renvoyer deux policiers devant le tribunal correctionnel, avant que le parquet de Bobigny ne décide trois jours plus tard de faire appel, c’est Me Mignard, l’avocat des familles Benna et Traoré, qui prend la parole : « S’ils ont fait appel c’est qu’ils ont eu peur ! Les juges d’instruction Claire d’Urso et Marc Sommerer ont fait un travail énorme, ce sont des gens honorables et ce qu’ils ont produit dans leur ordonnance de 80 pages est tout simplement accablant pour les policiers ! C’est accablant ! », crie t-il dans le micro, avant de poursuivre : « Et c’est pourquoi nous allons demander la mise en accusation non plus de deux mais cinq policiers ! Puisqu’il s’avère que les trois autres étaient au courant de la dangerosité du lieu où se rendaient les trois garçons et ont laissé faire ! »

Visiblement touché par l’appel du parquet, il termine en mettant en garde « les médias et sites internet contre leur laxisme envers les commentaires haineux que publient certains lecteurs » et qu’il « poursuivra systématiquement » à chaque fois que des commentaires seront laissés en ligne.

Au sortir de cette journée de commémoration, un sentiment prédomine : celui que depuis cinq ans, les habitants de Clichy-sous-Bois et Montfermeil font preuve d’une patience à toute épreuve. Mais certaines décisions que pourraient prendre la justice, par exemple suivre l’appel du parquet, risqueraient de briser l’élan nouveau autour duquel associations et familles s’unissent. Dans le même temps, penser qu’à la moindre étincelle juridique ou médiatique, ça repartirait comme en novembre 2005, n’est apparemment plus pertinent. « En 2005, on a fait ce que tout le monde aurait fait. C’était normal. Bon, aujourd’hui, on est plus mature et voilà, on sait que ça ne sert plus à rien ! » déclare un garçon au micro d’un confrère.

Aladine Zaiane

Aladine Zaiane

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